Eva Roche, fondatrice d’Athlete-avenue.com

Ancienne kayakiste de haut niveau, Eva Roche a réussi sa reconversion en créant son entreprise. Avec le portail web Athlete Avenue, elle met son expérience au service de tous les sportifs et sportives pour les accompagner dans leur “deuxième vie”.

Découvrez l’interview dans son intégralité :
Parlez-nous de votre entreprise.

Le projet que je développe s’appelle Athlete Avenue. C’est un portail web qui permet de mettre en relation les sportifs qui ont eu un haut niveau – en tout cas un niveau de pratique compétitive intensive – avec les entreprises intéressées pour les embaucher à l’issue de leur carrière, ou les écoles et formations qui souhaitent les intégrer dans leurs promotions. Cela fait une quinzaine d’années que je travaille dans l’accompagnement des sportifs. Je suis allée aux Jeux Olympiques de Londres en 2012, et au club France – le lieu où se retrouvent tous les sportifs et les entraîneurs après les épreuves – j’ai rencontré des sportifs qui m’ont dit que rien n’était prévu pour eux dans leur reconversion après le sport. Or pour avoir travaillé très longtemps dans ce secteur, je sais qu’il existe des tas de dispositifs pour les aider. Ce même soir, je croise un chef d’entreprise qui me dit que cela fait deux ans qu’il essaie d’embaucher des sportifs de haut niveau en reconversion mais qu’il n’y parvient pas et qu’il ne sait pas comment faire ! Là, je me suis dit qu’il y avait un problème de connexion entre ces deux acteurs et qu’il fallait créer un outil pour qu’ils puissent se rencontrer.

Quel est votre parcours ?

Je suis de Montpellier, j’ai vécu dans différents endroits avant d’y revenir. Enfant, je ne tenais pas en place, alors mes parents m’ont fait faire beaucoup de sport, tous les jours. J’ai intégré un sport-étude de gymnastique et ensuite, j’ai découvert le canoë-kayak en rivière, qui m’a passionnée pour son côté nature-aventure. J’ai fait du haut niveau en kayak et j’ai intégré par la suite une grande école grâce à des parcours aménagés pour les sportifs – une des premières écoles en fait à proposer ces parcours afin qu’ils puissent s’entraîner et suivre des études. Avoir vécu cela m’a amenée aujourd’hui à m’occuper à mon tour des sportifs.

Souvent, les sportives de haut niveau gagnent moins d’argent, donc elles doivent penser avant à leur reconversion.

Parlez-nous de la reconversion des sportives.

La différence qu’il pourrait y avoir entre les sportifs et les sportives, c’est que souvent, les sportives de haut niveau gagnent moins d’argent, donc elles doivent penser avant à leur reconversion. Et même, très souvent pendant leur carrière sportive, elles doivent trouver un job à côté. Du coup, elles anticipent mieux ! Et finalement, elles se reconvertissent parfois mieux, parce qu’elles ont davantage anticipé leur fin de carrière.

Être une femme : avantage ou inconvénient ?

En tant que femme, je pense que c’est surtout un inconvénient. Le milieu sportif est encore un milieu quand même très masculin et je crois que lorsqu’on est entrepreneur, et qu’on est une femme, c’est beaucoup plus compliqué, faut pas se mentir. C’est beaucoup plus difficile. D’une part par le fait d’être une femme, on peut être moins crédible – on apparaît comme moins crédible -, et parce qu’on est femme, pour certaines – en tout cas pour moi – il y a aussi des contraintes familiales importantes. Ces deux aspects font que c’est plus difficile pour moi, par exemple, d’aller à des cocktails à 18 heures ou 19 heures parce que j’ai des contraintes à la maison à ces horaires-là… Donc oui, je pense que c’est plus difficile d’être entrepreneur quand on est une femme. Par contre, l’avantage, c’est que les femmes qui arrivent ont peut-être un projet plus solide parce que justement elles ont dépassé tous ces obstacles.

Quelles valeurs défendez-vous ?

Je trouve qu’il faut être engagé dans quelque chose. C’est vrai que j’ai tendance à être plus sensible aux sportifs qui, en plus de faire des résultats – ou même s’ils ont fait peu de résultats – se sont engagés, quelque soit leur engagement. Par exemple Yannick Agnel* s’est engagé jeune, il avait à peine 16 ans, en faisant les Championnats de France. C’était à l’époque où l’on disait qu’on pouvait faire les championnats avec des combinaisons. Lui a refusé « je cours sans combinaison parce que je ne trouve pas ça normal d’en mettre ». Et il a gagné. Je crois que ce sont des engagements comme ça qui permettent de faire évoluer les choses, au sein de son sport ou à l’extérieur. Une Amélie Mauresmo qui avoue son homosexualité, c’est fort. Ces engagements-là me plaisent parce que le sportif est au-delà de simples performances sportives, il donne autre chose à la société en fait.

Des conseils pour celles qui voudraient se lancer ?

De bien réfléchir déjà : pourquoi veulent-elles créer ? Est-ce par rapport à l’image de l’entrepreneur, qui est aujourd’hui beaucoup plus positive qu’avant ? Ou est-ce vraiment quelque chose qui leur correspond ? Je pense que ce sont les premières questions. Ensuite, je dirais qu’il faut commencer à aligner les chiffres et ne pas sous-estimer le temps passé. Car le temps passé, c’est de l’argent pour un entrepreneur. Quand une entreprise ne produit pas, ne vend pas, elle coûte. Donc ce temps d’attente est toujours sous-estimé, je dirais qu’il faut essayer d’affiner au maximum tout ça.

Il faut un équilibre entre la tête dans les étoiles et les pieds sur terre

Une femme qui porterait un projet, je lui dirais qu’il faut qu’elle poursuive ses rêves et la vision qu’elle a, tout en ayant à côté les pieds sur terre malgré tout. Parce qu’un projet entrepreneurial, c’est des chiffres, du concret, c’est des contraintes administratives, c’est beaucoup de choses qui peuvent être terre à terre, et il faut un équilibre finalement entre ce rêve, cette tête dans les étoiles avec les pieds sur terre.

Quels sont les prochains défis à relever ?

Le prochain défi c’est avec le fameux portail web – on peut parler de hub aussi, Athlete-Avenue.com – pouvoir accompagner cette génération “Paris 2024”. Il faut savoir que les sportifs qui concourront à Paris en 2024 auront une moyenne d’âge de 27 ans. Donc ce ne sont pas des enfants, ce ne sont pas des ados, ce sont des jeunes qui ont déjà 18-20 ans aujourd’hui. Et mon défi, avec Paris 2024 – qui nous a reconnus déjà en nous donnant le prix de l’innovation l’année dernière – c’est de poursuivre avec eux et d’accompagner cette génération pour qu’ils arrivent à être performants en 2024, mais également en prévoyant leur reconversion future. Donc ce serait d’avoir cette génération exemplaire en terme de sport et d’avenir.

Eva a créé le Collectif Shapers il y a quinze ans. L’agence accompagnait à l’époque les acteurs du sport – surtout les entraîneurs – dans leur métier, dans leur projet de vie. Petit à petit, l’agence s’est intéressée aux sportifs et leur reconversion à la fin de leur carrière sportive, qui est très difficile à vivre. Certains et certaines tombent parfois en dépression. En intervenant en amont, ils évitent ce type de difficultés psychologiques.

*Yannick Agnel est un nageur nîmois de 25 ans, double médaillé d’or aux J.O. de Londres en 2012 et double champion du monde en 2013. Les Championnats de France de 2009 à Montpellier ont fait polémique avec l’utilisation systématique de combinaison en polyuréthane. Il est le seul à avoir nagé en maillot. Il n’a alors que 16 ans.

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