Aurèle Letricot, créatrice de la librairie Le Tracteur Savant

Aurèle Letricot est une libraire engagée pour le développement de la culture en milieu rural parce que pour elle, le livre c’est la vie !

Découvrez l’interview dans son intégralité :

J’ai créé la librairie Le Tracteur Savant il y a un peu plus de trois ans à Saint-Antonin-Noble-Val dans les gorges de l’Aveyron. Je n’étais pas libraire de métier. Initialement, je suis issue du monde des musées, j’ai notamment codirigé un musée de préhistoire en milieu rural aussi. C’est un métier que je découvre au jour le jour, je me forme aussi petit à petit.

Pourquoi ce nom pour une librairie ?

Je voulais que ce soit autour du monde culturel, sans se prendre au sérieux, que ce soit drôle ou que ça fasse sourire. Je voulais que ça représente le milieu rural dans lequel est située la librairie et après, j’ai filé la métaphore sur la culture des champs, l’élément moteur étant un tracteur… Quand il y a eu ces deux éléments tracteur-savant, ça a fait comme une petite détonation que je trouvais sympa et c’est parti comme ça !

Créer une librairie en milieu rural est un défi ?

Implanter une librairie en milieu rural était pour moi au départ un acte militant.

Oui c’est même un peu dingue, on peut le dire ! (rires) Mais j’y croyais et j’y crois toujours. Au contraire, s’il y a un endroit où la culture est importante, c’est en milieu rural car on n’a pas à être oublié. On doit pouvoir profiter des auteurs, des conférences etc., sans avoir besoin de faire 40 ou 50 km. Implanter une librairie en milieu rural était pour moi au départ un acte militant. L’idée n’était évidemment pas de faire fortune, mais vraiment de participer à la vie culturelle de ce territoire, que j’aime beaucoup, qui est aussi plein d’autres énergies culturelles, il y a plein de choses qui s’y passent et j’avais envie d’apporter aussi mon grain de sel.

Que faites-vous de particulier dans cette librairie ?

Ce n’est pas une très grande librairie, même si c’est déjà bien, mais chaque livre est sélectionné. On a volontairement refusé de recevoir les offices – c’est-à-dire les nouveautés envoyées d’office par les éditeurs – l’idée étant au contraire de choisir chaque livre, donc il y a vraiment notre grain de sel dans chaque sélection. Ce qui me semblait aussi important, c’est de proposer des rencontres avec des auteurs ou des poètes, des conférences, des ateliers pour les enfants, des lectures aussi chaque mois, des expositions… Du coup, on a fait des rencontres dans une caverne autour d’un auteur de BD, Joël Polomski qui a écrit un livre sur la grotte du Pech Merle, pour donner un exemple un peu fou. On a fait une soirée « conte en pyjama » pour le jeune public mais pas que. Tout le monde a joué le jeu de venir en pyjama, à trois exceptions près. C’était très drôle, je le conseille d’ailleurs aux libraires : c’est très amusant d’accueillir en pyjama ses clients eux-même en pyjama, c’est plus pareil après quand on les voit dans la vraie vie ! L’idée est vraiment de faire vivre le livre, d’une manière ou d’une autre. La librairie est un lieu d’échange, un espace de lien social et c’est super enrichissant.

Quel est votre secret pour connaître tous ces livres et pouvoir ainsi les conseiller à chaque client.e ? Vous les lisez vraiment tous ?

On lit pas mal, et plutôt chez soi ! C’est vrai que les premières années, on n’a pas trop le temps de lire car on court après le temps, mais comme pour tout “jeune entrepreneur”. Après si, on lit beaucoup, et comme chaque livre est choisi, on les connaît. Et puis lorsqu’on commence à connaître nos lecteurs, on sait ce qui va plaire et à qui.

Quel a été le déclic pour vous lancer ?

On dit que le livre est mort, mais ce n’est pas vrai du tout, le livre n’est pas mort, je vous l’assure !

J’avais envie de faire de la culture en milieu rural mais j’avais envie de créer aussi, d’être plus autonome. L’idée de la librairie m’est venue assez rapidement parce que ce que je trouve génial dans le livre, c’est que c’est une porte ouverte pour tout, on peut aborder absolument tous les domaines, ce n’est pas du tout fermé donc tout est possible. On peut parler aussi bien de littérature que de médecine, de sciences, de nature, de cuisine, des enfants… c’est la vie en fait, le livre !

D’où vient cette envie de créer et comment lance-t-on un projet ?

Effectivement, on ne se lève pas un matin en se disant qu’on a envie de créer, mais on se dit plutôt : « allez, et si j’osais ? ». Parce que je pense qu’on a tous des rêves, des projets et des envies, mais finalement la vie reprend le dessus, on l’oublie un peu. Et puis un matin, on se dit qu’on peut se lancer, ou du moins essayer d’aller jusqu’au bout. J’essaie de voir au moins si je peux semer une petite graine – pour filer la métaphore de la culture – et voir si ça va pousser.

Avez-vous été aidée par des structures ?

Je me disais que les aides spécifiques pour les libraires n’étaient pas du tout adaptées à une petite librairie en milieu rural. En fait, j’ai fait du crowdfunding, qui m’a permis de récolter deux mille euros pour débuter. Et ce qui est génial avec le financement participatif, c’est que les gens se sont appropriés la librairie, c’est grâce à eux qu’elle a pu voir le jour. J’ai aussi investi de l’argent personnel et voilà, c’était le début de l’aventure.

Justement, qu’est-ce qui est important dans une campagne de financement participatif ?

Être très présent sur les réseaux sociaux. Ce qui n’était pas mon cas car lorsque j’ai lancé la campagne, je n’avais pas de page Facebook donc c’était un peu difficile. Il ne faut pas faire ça ! Il faut vraiment avoir une communauté autour de soi, créer un réseau, que ce soit par Facebook ou autre. C’est important pour pouvoir communiquer et que les gens puissent participer… Il faut aussi donner envie de participer à cette aventure.

Des conseils pour celles qui voudraient se lancer ?

C’est de rester optimiste, d’y croire, d’oser et de se dire : « au moins, j’essaie, j’avance » et d’essayer d’entrer dans le concret du projet aussi. Identifier les ressources autour de soi dont on pourrait bénéficier, à la fois des aides morales – c’est important -, techniques… Et si on peut, d’entraîner d’autres personnes avec soi parce que c’est quand même une chouette aventure. Si c’est un projet où l’on investit beaucoup d’énergie, entraînons les autres avec soi ! Et même si là, ça devait s’arrêter, je me dirais que tout ce qui a été fait est super, les aventures, les rencontres… parce que du coup, ça devient un laboratoire, un terrain d’échange, c’est formidable.

L’Économie Sociale et Solidaire (ESS) : mode ou mouvement de société ?

Ah non, pour moi c’est essentiel ! D’ailleurs à la librairie, on est dans une Scop (Société coopérative et participative, gérée et dirigée collectivement par les salariés associés, ndlr), la Scop Ozon. C’était important de s’inscrire dans cette énergie-là, dans ce mode de fonctionnement coopératif où l’on réfléchit ensemble, où l’on n’est pas seul. C’est d’ailleurs ce qui a permis à la librairie d’exister. Je pense qu’on aurait mis la clé sous la porte si on n’était pas dans une Scop parce que ça nous soutient, même financièrement vu que les fonds sont collectifs, cela permet de se soutenir les uns et les autres et c’est vraiment important. Je ne vois pas du tout cela comme une mode.

Être acteur, c’est aussi être dans une Scop car chacun est acteur, c’est essentiel.

Effectivement, il y a de plus en plus de gens qui en parlent et tant mieux, il y a une vraie prise de conscience par rapport à ça. C’est une façon de reprendre le pouvoir, de reprendre possession d’outils et de ne plus être ballotté par les événements mais de se dire « je suis acteur ». Et être acteur, c’est aussi être dans une Scop car chacun est acteur, c’est essentiel.

Quels sont vos prochains défis ?

Nous avons un projet de festival de bande dessinée qui s’appellerait « Tracto-Bulle » et puis pourquoi pas, dans nos rêves les plus fous, des petites succursales, des petites remorques de Tracteur peut-être qui seraient implantées dans d’autres villages, sous forme embryonnaire, dans des cafés ou des choses comme ça…

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