dimanche 18 avril 2021
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À l’avant-garde du mouvement féministe, les Argentines nous montrent la voie

La Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le 25 novembre, est célébrée dans le monde entier et soutenue par l’Organisation des Nations Unies. En Argentine où les féministes sont à l’avant-garde des combats sociaux, les femmes ont ressorti leur foulard vert, symbole de mobilisation pour la légalisation de l’IVG, pourtant promis par le président Alberto Fernandez mais toujours au cœur des débats parlementaires, interrompus par la crise sanitaire et le confinement.
En 2019 de retour d’Argentine, Florence Rodhain – Docteure en Systèmes d’Information et Maîtresse de Conférences à l’Université de Montpellier – nous avait transmis un texte et des photos prises lors de son séjour. Nous avons été bouleversés par son témoignage, que nous publions aujourd’hui en résonnance avec les actions menées contre les violences faites aux femmes. Parce que le combat pour les Droits des femmes n’a pas de frontière.

8 mars 2019, Buenos Aires. La ville se réveille sous tension. Un malaise palpable dans l’atmosphère, un air de révolte, de ras-le-bol… Les bus sont saturés. Le métro est bondé, en direction du Congreso, plus précisément la Plaza de Mayo, là où la soupape de la cocotte-minute a pour coutume de laisser sortir le trop plein de pression.

Les jeunes filles amassées dans la rame de métro affichent un visage grave ; elles sont habitées par une détermination posée. Sortant enfin des entrailles suffocantes de la ville, je surnage entre les vagues de jeunes femmes ; emportée par le remous de la foule, je me retrouve rapidement engloutie dans une mer de femmes. Je pensais passer un moment léger, amusant, je ne m’attendais pas à être saisie quasi immédiatement par la gravité du mouvement. La détermination, la colère, la détresse se juxtaposent, certes, à la joyeuse énergie inhérente à la jeunesse, mais globalement la légèreté n’est pas de mise. « C’est un sujet sérieux » semblent revendiquer les yeux si graves, les bouches si fermées de ces filles pourtant si jeunes.

Au moment où je rejoins la foule devant le Congreso, des centaines de bras de très jeunes filles se lèvent dans un geste de colère pour réclamer le droit à l’avortement.

Je l’apprendrai le lendemain… C’est précisément à ce moment-là que le bébé de Lucia est décédé. Lucia… Une des mille et une raisons pour lesquelles le mouvement est si solennel, un des innombrables motifs pour lesquels derrière la joie des femmes qui se réchauffent le cœur dans la sororité, on sent si fort la profondeur de la colère.

Lucia… Tout un symbole. 11 ans seulement. Et déjà mère. Lucia a accouché il y a quelques jours, par césarienne, d’un bébé de 5 mois, pesant seulement 500 grammes.

Lucia… au destin écrasant. Victime de viol. Broyée par un homme de 55 ans son aîné. Pulvérisée par une société qui lui a refusé l’avortement. Étouffée par des idées religieuses, des lois rétrogrades et un système médical inhumain.

Un calvaire. Née dans une famille pauvre de la province de Tucumán, à 7 ans, la petite Lucia est placée chez sa grand-mère. Il faut absolument la protéger du compagnon de sa mère. Ce dernier a abusé de ses deux grandes sœurs. On arrache Lucia du foyer parental perverti, pour au moins épargner la benjamine de l’épidémie d’inceste qui frappe les filles de la famille. L’abri auprès de la grand-mère se révèle tout relatif. Son compagnon, 66 ans, s’accoutume à violer Lucia.

Jusqu’au jour où la fillette se plaint de douleurs inconnues : quelque chose d’anormal, qui la terrorise, germe dans ses entrailles. Soutenue par sa grand-mère, elle porte plainte contre le géniteur et, séjournant à l’hôpital en raison de sa grossesse à risque, réclame à 8 reprises qu’on lui « sorte le machin que le vieux a mis dans son ventre ».

L’avortement en Argentine est interdit, mis à part dans deux situations bien précises : en cas de viol ou de danger pour la mère. Dans le cas de Lucia, les deux conditions sont réunies, mais la petite a la malchance d’être née pauvre dans une province ultraconservatrice et catholique, rétive à toute idée d’avortement, quelle qu’en soit la raison.

Pendant plus d’un mois, Lucia, du haut de ses 11 ans, réclame l’avortement mais systématiquement les médecins revendiquent l’objection de conscience pour refuser de pratiquer l’interruption de grossesse. Au final, en l’absence de professionnels ayant accepté de réaliser l’opération, le délai pour exécuter l’avortement a été dépassé.

C’est là une pratique assez courante : même lorsque les conditions sont réunies pour l’avortement, dans un pays catholique à 90%, il est difficile de trouver un médecin qui accepte l’intervention. Hors délai, la femme se retrouve dans l’obligation de conserver son bébé, ou bien de pratiquer un avortement dans des conditions illégales, forcément très précaires.

Alors que je poursuis ma marche parmi les femmes, accélérant le pas pour aller d’un cortège à l’autre, je passe de la légèreté à la gravité en décodant des slogans, parfois négligemment inscrits sur un carton brandi au-dessus de la tête, parfois savamment peints à même le corps, parfois plus prosaïquement imprimés sur d’immenses drapeaux soulevés par des mains enchevêtrées : « El derecho aceptaria el aborto si se llamara reduccion de personal » (la loi autoriserait l’avortement si cela se nommait « réduction de personnel »), « No somos histéricas, somos históricas » (nous ne sommes pas des hystériques, nous sommes des histoires) (slogan revendiqué par une jeune fille aux seins nus et au buste peint), « No somos Princesas, somos guerreras » (nous ne sommes pas des princesses, nous sommes des guerrières) (carton porté par une petite fille de 4 ans juchée sur les épaules de son jeune père), « Abajo el sistema machista y patriarcal » (à bas le système machiste et patriarcal), « No me falta ropa, te falta educación » (je ne manque pas de vêtements, c’est toi qui manque d’éducation) (carton brandi par une adolescente très jolie, légèrement apprêtée, volontairement sexy), « No voy a ser esclava de tu moral » (je ne serai pas l’esclave de ta morale), « Somos RESISTENCIA, somos RESILIENCIA y somos la REVOLUCION » (nous sommes la RÉSISTANCE, nous sommes la RÉSILIENCE et nous sommes la RÉVOLUTION), « NO es NO » (NON c’est NON), « Mi cuerpo mi decisión » (c’est mon corps, c’est ma décision), « No quiero tu piropo, quiero tu respeto » (je ne veux pas de ta drague, je veux ton respect).

Puis je manque de trébucher sur un étal d’écharpes aux slogans détonants. Vendues 2,5 euros l’unité, les écharpes visent une seule cible : le cléricalisme. J’ai imprudemment failli anéantir une église, déjà bien mal en point… Car sur l’une des écharpes on découvre une église violemment secouée par les feux de l’enfer, avec pour slogan : « la seule église qui éclaire est celle qui brûle ». Je n’ai pas le temps de m’attarder sur l’image car mon regard est capté par un dessin singulier : deux jeunes religieuses aux traits ciselés s’embrassent goulument à pleine bouche ; d’érotique le message devient ironique à la lecture du slogan : « Séparation de l’Église et de l’État ».

Sur le moment, l’illustration de l’église en feu me parait si violente que je refuse d’en conserver la mémoire sur mon appareil photo. Cela ne relève-t-il pas d’un anticléricalisme désuet et contre-productif ?

C’est en menant des recherches le lendemain sur la toile que je décode ces inscriptions. Non, contrairement à ce que je pensais, elles n’appartiennent pas à une époque révolue. Le 08/08/2018, il n’a manqué que… 8 voix au Sénat argentin pour que le projet de loi favorable à l’avortement passe, et de nombreux observateurs imputent cet échec à l’intrication de l’église dans la vie politique. Le pape François, pourtant auréolé en Europe d’une vision progressiste, a comparé l’avortement à l’eugénisme pratiqué sous le 3ème Reich, discours courtoisement accueilli sur son territoire natal. De quoi passablement indigner la jeunesse révoltée.

Je décode également l’image de l’église en feu à l’aune du drame vécu par Lucia. Son bébé, né ultra-prématuré à 5 mois, est sans trop de surprise décédé quelques jours après l’opération. Ce qui est plus insolite, c’est la date du décès : précisément le 8 mars, au moment-même où les femmes du monde entier donnaient de la voix dans toutes les rues du monde. Or, suite à cette disparition, les deux médecins qui ont pratiqué la césarienne sur Lucia pour lui sauver la vie, ont été officiellement poursuivis le lundi 11 mars pour homicide volontaire. Pourtant, il s’agissait bien de sauver la vie de la fillette de 11 ans. Ayant tenté de se donner la mort, souffrant d’hypertension, ainsi que de diverses mutilations qu’elle s’était elle-même infligées, il paraissait peu probable, étant donné son poids et sa petite taille, qu’elle puisse accoucher par voie basse sans risquer sa vie. C’est en tout cas ce qu’a expliqué le secrétaire provincial de Tucumán à Cecilia Ousset, gynécologue dans le secteur privé, en lui demandant si elle pouvait venir à l’hôpital Eva Perón pour effectuer l’opération. La gynécologue a accepté et est accourue, accompagnée de son époux, qui pratique le même métier. Cecilia Ousset rapporte avoir été bouleversée par l’âge et l’état de la fillette, jouant à la poupée avant l’opération.

Lucia n’acceptait pas de retirer ses habits, réflexe assez courant chez une fillette abusée. Il a d’abord fallu pratiquer une anesthésie avant de pouvoir la déshabiller. À l’hôpital, l’intégralité du personnel soignant a invoqué l’objection de conscience pour ne pas aider les deux gynécologues venant du secteur privé, pour ne surtout pas être impliqué de près ou de loin dans l’opération, ce qui a considérablement compliqué la tâche du couple. Malgré ces difficultés, ils ont réussi à mener à bien leur mission. Si bien qu’aujourd’hui, ils se retrouvent à devoir répondre de leurs actes devant la justice du pays.

23 heures, je poursuis ma marche. Le mouvement ne faiblit pas. La clameur des cris et des chants remonte lentement entre les parois des immeubles, entremêlée aux fumées des barbecues géants cherchant une échappatoire. Le soir venu, l’ambiance est plus festive. Les glacières des vendeurs de bière à la sauvette ont été allégées, des groupes de Batucada battent le pavé, le poster des manifestantes ondule nonchalamment au rythme de la samba ; ailleurs c’est un groupe de femmes « Tango entre mujeres » qui dansent le tango tout en avançant et en fredonnant des airs de Carlos Gardel.

J’accélère le pas pour découvrir d’autres groupes, d’autres slogans, d’autres revendications. Un groupe solennel de femmes identiquement vêtues, au visage grave, forment un cercle où, du centre, elles circulent en exhibant à l’attention du public des photos de femmes disparues, tout en déclamant distinctement leurs noms. Le visage funeste, tournant tragiquement dans le cercle comme mues par une folie engendrée par le désespoir, elles finissent enfin par s’agglutiner au milieu en poussant des cris de rage. Autour, le silence est religieux. Ma respiration est coupée. Plus rien ne bouge. Enfin, elles se dirigent vers un immense panneau transporté par d’autres femmes de leur groupe, où tous les noms des femmes disparues ont été inscrits sous leurs photos. Leur performance accomplie, elles reprennent leur marche pour reprendre plus loin une autre chorégraphie.

Besoin de légèreté après l’intensité de cette démonstration… Je rejoins un groupe de femmes intrigant, toutes de blanc vêtues, pensant trouver plus d’insouciance à cet endroit. Elles marchent toutes ensemble, s’arrêtent soudain et ne bougent plus. Rien ne se passe. Intriguée, je m’approche d’une jeune femme et lui demande ce qu’elles représentent, pourquoi cet habit blanc… Elle ne me répond pas, elle est déjà en représentation, habitée par son rôle. Elles sont une quarantaine environ, et sur le signe de celle qui semble être la cheffe chorégraphe, elles adoptent d’abord des poses défensives, armant leurs bras devant leurs visages, les jambes solidement fixées au sol, les genoux fléchis, comme pour se protéger d’un agresseur. Les poses évoluent mais l’intention reste identique : se protéger. Ensuite, elles forment un cercle en tournant le dos au public. À la surprise générale, à un signal donné par la chorégraphe, elles soulèvent toutes jusqu’au visage dans un même geste précis leurs longues robes blanches immaculées, et renversent la tête en arrière. On découvre alors l’horreur : de grandes culottes blanches souillées par le sang, le sang dégoulinant le long des cuisses… Le silence est alors assourdissant. Je me sens paralysée. Tout comme le public autour de moi. La pose dure quelques longues secondes, jusqu’à ce qu’elles lâchent leurs robes, redressent le cou et, levant toutes la tête vers le ciel, ouvrant la bouche à se rompre la mâchoire, poussent à l’unisson un cri de fauve ; on eut dit une meute de louves pleurant leurs louveteaux disparus. C’était absolument assourdissant et insoutenable ; je ne suis pas la seule à m’être extirpée pour laisser libre court à l’effusion d’émotions qui me submergeaient.

J’aurais dû m’en douter, en Argentine, l’insouciance et la légèreté ne durent jamais bien longtemps. Imagine-t-on un air de tango vantant l’espièglerie, la joie de vivre, l’amour simple et partagé, la fidélité, les lendemains qui chantent ? Non, l’âme de l’Argentine, son tango, c’est le tragique, la trahison, le crime, le mensonge, le vol, la rupture, la corruption, la violence, la folie, le dissimulé, la colère, mais aussi l’insondable, l’abyssale tristesse… Quelle sombre histoire a donc vécu ce pays pour transpirer autant l’amertume ?

Mais le cri de ces louves, lui, est universel, et retentit dans le cœur de n’importe quelle femme vivant dans n’importe quel lieu. Chaque millilitre du sang courant dans les veines de toute femme, française, marocaine, guinéenne, indienne, chinoise, russe, vénézuélienne… se serait glacé au retentissement de ce cri, car l’histoire de l’oppression des femmes traverse les frontières ; toute femme porte en elle des histoires ou bribes d’histoires, soit d’abus vécus, soit de violences perpétrées sur leurs mères, leurs grand-mères, aïeules lointaines et autres ribambelles d’ancêtres.

Toutes les femmes sont sœurs dans l’oppression. La détermination, la puissance, l’engagement des adolescentes et femmes argentines tous âges confondus qui mettent tant de passion à sortir leur pays du machisme, du patriarcat et du cléricalisme sclérosant, œuvrent pour une libération à l’échelle planétaire. Exemple à suivre ! J’ai bien fait ce jour-là de descendre dans la rue plutôt que d’assister aux Vêpres…

À PROPOS DE FLORENCE RODHAIN

Florence Rodhain est Maîtresse de Conférences HDR à l’École Polytechnique Universitaire de l’Université de Montpellier.
Anciennement chargée de mission Égalité à l’Université de Montpellier 2, elle est co-directrice, au sein du laboratoire MRM (Montpellier Recherche Management), de l’unité de recherche « Systèmes d’Information ».
Auteure de plus de 200 publications scientifiques, Florence Rodhain a dirigé et fait soutenir 13 thèses de doctorats.
Docteure en Systèmes d’Information à l’Université de Montpellier, Florence Rodhain a vécu et travaillé dans différents pays (post-doc aux États-Unis, Professeure aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande, en Inde, en Chine…), a donné des conférences dans plus de 25 pays, et a été membre du comité d’éthique de l’IRD (ce comité rédige des avis éthiques sur des projets de recherche à l’intention de gouvernements et d’instituts de recherches internationaux partenaires).

Texte et photos copyright Florence Rodhain.

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