[ LIVRE ] Sandrine Catalan-Massé présente son deuxième roman « Rien n’est écrit »

142
Sandrine Catalan-Massé ©Christophe Catalan

Journaliste montpelliéraine spécialisée en santé et psychologie, Sandrine Catalan-Massé a publié son deuxième roman « Rien n’est écrit » en juin 2020 aux éditions Robert Laffont. Un roman féminin plein de suspense, d’humour et de tendresse qui aborde le pouvoir de la résilience, l’importance du lien filial et la transmission des valeurs, mais aussi l’impact parfois asphyxiant de la relation maternelle.
Sandrine Catalan-Massé est venue à la rédaction de Grizette un jour d’été pour raconter l’écriture de son roman, débattre de la complexité du rôle des parents, et même évoquer son histoire personnelle. Toujours avec la simplicité, l’authenticité et la générosité qui la caractérisent.

Que s’est-il passé pendant deux ans, depuis votre premier roman « Dépêche-toi, ta vie n’attend plus que toi ! » ? Comment avez-vous entamé l’écriture de « Rien n’est écrit » ?

Il s’est passé des choses merveilleuses depuis la sortie de ce premier roman qui a rencontré un bel accueil auprès des lecteurs. J’ai donc continué à porter mes personnages au cours des séances de dédicace, des rencontres avec les lecteurs, c’était fabuleux. J’ai vu réellement ce que mes écrits provoquaient chez les lecteurs. Je me suis nourrie de leur retour durant des mois. En parallèle, j’ai continué mon métier de journaliste et fin 2018, je me suis replongée dans un nouveau roman en employant toujours la même méthode : ne pas écrire pour écrire, laisser venir ce qui doit venir. Donc pendant quelques semaines j’ai flâné, j’ai pris mon petit cahier, j’ai laissé venir à moi les idées, les thèmes de romans… J’ai choisi celui qui revenait sans cesse dans mon esprit.
Pour le premier roman j’avais vraiment pris six mois pour écrire, alors que pour le second j’ai mené en même temps mon métier de journaliste et celui d’écrivain. L’exercice était plus ardu. Pourtant mes personnages me sont apparus un peu de manière magique. Étonnamment, je me suis rendue compte au fil de l’écriture que je racontais ma propre histoire, du moins qu’il y avait des éléments appartenant à mon parcours personnel.

Ce livre ne pouvait pas s’intégrer dans la collection d’Eyrolles comme le premier. Je l’ai donc transmis à d’autres éditeurs. Jai eu la chance de rencontrer Vanessa Springora qui a tout de suite aimé mes personnages, leur ambiguïté, leurs difficultés, mais aussi la manière dont j’avais construit mon récit, avec plusieurs unités de temps (maîtrisées à l’aide d’un story board). J’étais sur le point de signer avec une autre maison d’édition mais finalement on s’est choisies, c’était un choix de femmes !

Déjà le premier roman traitait de la séparation, de la résilience, que l’on retrouve aussi dans « Rien n’est écrit ». Serait-ce vos thèmes de prédilection ?

Tout est venu d’une opération subie en urgence il y a trois ans où j’ai réalisé que la vie pouvait s’arrêter net. J’ai dû prendre des décisions très rapidement, en moins d’un mois il fallait que je sois opérée et je me suis dit : « mince mon fils a 12 ans, c’est trop bête ça risque de s’arrêter, j’ai trop de choses à lui transmettre », je me suis mise dans ce délire et j’ai eu envie de lui écrire. J’avais mis au point une série de lettres – ça peut paraître glauque – à mettre de côté, au cas où il m’arriverait un truc, il les trouverait. Finalement tout s’est bien passé, je suis toujours là et les lettres n’ont pas été données. En fait le livre a été écrit à partir de cette idée-là : je ne peux peut-être pas élever mon enfant, il y a des valeurs qui me sont chères que je ne vais peut-être pas lui transmettre…

Dans ce roman il y a deux axes importants : d’abord la maman qui ne va pas pouvoir transmettre à son enfant, qui a une relation assez fusionnelle avec son fils, c’est un peu moi. Et ensuite le personnage de Joseph qui perd sa mère. Tout comme lui, j’ai perdu mon père d’un cancer et je me suis mise à la recherche de lettres qu’il aurait pu m’écrire. J’aurais aimé trouver dans ses lettres un message « allez va, la vie t’attend, c’est pas grave, vas-y ! ». J’ai cherché dans ses affaires, je n’ai rien trouvé et c’est resté en suspens. Au moment de mon opération tout m’est revenu.
Je voulais aussi dans mon roman rendre discrètement hommage à Jean-Luc Delarue qui vivait à 300 à l’heure, dans une sorte de sentiment d’urgence, et qui est mort en 2012 d’un cancer fulgurant en laissant un petit garçon de cinq ans. Ça m’a énormément marquée et renvoyée à ma propre histoire.

Le père de Joseph est assez peu présent dans le livre, il refait même sa vie, alors que le lien mère/fils est très fort, pourquoi ?

Oui on me rappelle souvent que les hommes sont absents de mes livres ou qu’ils n’ont pas une place très importante. Je ne peux pas l’expliquer mais d’autres s’en chargent à ma place : « Peut être que ton père a été absent de ta vie, du coup les hommes sont absents dans tes livres ».
Dans « Rien n’est écrit », Raphaël, le mari de Daisy, effectivement est peu présent mais pas absent. Il est discret. Tout comme l’homme qui partage ma vie. Il est tout en discrétion et très important. Je crois que les gens ont raison dans leur interprétation. La discrétion de mes personnages masculins renvoie à l’absence du père, de mon propre père. Il a fallu se débrouiller sans lui.

On sent bien que c’est un message que vous voulez faire passer – un message aussi à votre fils ? Un message à toutes les mères pour leur permettre d’anticiper ?

Je ne me sens pas porteuse d’un message. J’ai écrit cette histoire parce que j’en avais envie. Je ne me dis pas « je vais écrire ça pour que le lecteur ressente ça », ce n’est pas possible, au risque de raconter une histoire totalement fabriquée et qui sonne faux. Je cherche à donner des émotions aux lecteurs. Lesquelles, je ne sais pas. Mais ce ne sont pas forcément des émotions agréables…

Moi en tout cas, j’ai terminé la lecture de votre roman en pleurant !

Ça remue effectivement ! Je ne conçois pas l’écriture d’un roman juste dans l’idée de brosser le lecteur dans le sens du poil, de lui raconter des choses qui vont le conforter dans ce qu’il est ou pense. Ce qui m’intéresse c’est d’aller explorer nos peurs et nos craintes. Or que craint-on le plus ? De mourir. J’ai touché sans le vouloir une corde sensible chez les lecteurs, celle de la peur de ne pas pouvoir accompagner leurs enfants.

« Rien n’est écrit » aborde des thèmes graves, sérieux, qui peuvent déranger, faire peur ou pleurer, sans jamais tomber dans le convenu. Je reste convaincue qu’il est bon d’avoir le courage de traverser ses peurs, y compris celle de la mort. Dans le premier roman Dépêche-toi, ta vie n’attend plus que toi !, je parlais de la peur de ne pas se réaliser. Dans ce second roman, j’aborde la peur de ne plus exister : « Dans ce cas qu’est-ce que je laisse à mes enfants ? ». J’invite sans obligation le lecteur à se demander : « Que vais-je laisser moi aussi ? qu’ai-je reçu de mes propres parents ? ». Alors oui c’est émouvant, touchant et on pleure.

Votre héroïne Daisy est aux côtés de son fils en tant que fantôme, il y a beaucoup d’humour au fil des pages, on se marre parce qu’elle se retrouve dans des situations cocasses où elle apprend à gérer son nouvel état de fantôme. Elle fait des expériences étonnantes, un peu comme dans le film Ghost où Patrick Swayze s’entraîne dans son rôle de fantôme… Elle accompagne son fils pendant quelques années. C’est étonnant d’avoir choisi cette situation entre-deux. Est-ce que cela fait partie de vos croyances ou de la manière dont vous imaginez la vie après la mort ?

Question intéressante, on ne me l’avait encore jamais posée ! [Rires] Je crois qu’il y a des âmes bienveillantes autour de nous qui nous accompagnent. Je crois aussi qu’il ne faut pas essayer de retenir les morts. Il faut laisser partir les gens qu’on a connus – j’ai ressenti ça pour ma grand-mère en 2011, je croyais la voir partout autour de moi, même dans la réincarnation d’un chat que j’avais trouvé ! Un médecin m’a dit : « Laissez-la partir, il le faut ». Je crois qu’on est accompagnés d’amis bienveillants et pas forcément de gens qu’on a connus. On a tous parait-il des anges gardiens, au moins un, qui nous envoient des signes. Peut-être que ça me rassure de me dire qu’il y a quelque chose après. J’aime beaucoup la chanson d’Étienne Daho Des heures hindoues. Une chanson sortie après la mort de mon père, qui m’a fait du bien.

On sent bien que Daisy est là tant que son fils a besoin d’elle…

Oui. Il s’agit d’un thème apparu en cours d’écriture. Jusqu’où faut-il guider son enfant ? Joseph à un moment de sa vie va être totalement perturbé par les lettres envoyées régulièrement par sa mère. Elles sont trop présentes, trop initiatiques. On peut se demander si Daisy est vraiment à la bonne place auprès de son fils. Peut-être que le garçon a besoin de faire ses propres expériences pour se construire… D’ailleurs Joseph se retrouve en situation périlleuse sur un toit où il hésite, a-t-il vraiment réalisé dans sa vie ce qui lui tenait à cœur ou a-t-il accompli ce que sa mère avait planifié pour lui ? C’est un questionnement que peut mener tout parent vivant et bien portant aussi !

« Je te guide mon enfant mais au bout du compte, c’est toi qui a le choix de ta propre vie, parce que rien n’est véritablement écrit d’avance, on ne peut pas prévoir ».

Vous avez choisi cinq valeurs essentielles que Daisy transmet à son fils, pourquoi celles-ci en particulier ? Est-ce que cela vous touche personnellement ou bien c’était juste pour votre personnage ?

Ce sont mes convictions personnelles. Mais j’en ai plein d’autres. J’en ai choisi cinq mais la première est très importante : l’acceptation. Car je pense que tout part de l’acceptation des choses que l’on ne peut pas changer. On peut changer certains événements, mais pour d’autres ça ne sert à rien de se battre. Quand on a compris cette notion, on peut alors avancer.

Sans parler d’injonction mais quand on a été amputé de modèles, de référents, que ce soit son père, sa mère, ou même d’autres personnes de sa famille qui auraient pu se substituer, comment arrive-t-on à se construire ?

On est bancal et très amoché au départ. Mais dans ce malheur j’ai eu de la chance. J’étais déjà adulte lorsque mon père est mort… Il a donc eu le temps de me transmettre certaines valeurs. J’ai donc pu avancer en comptant sur moi et en m’appuyant sur le reste de ma famille. Cette figure paternelle m’a surtout manquée dans ma vie de jeune femme partie étudier à Paris par exemple. J’aurais aimé que mon père me voit devenir journaliste. C’est sans doute dur ce que je vais dire mais s’il n’y avait pas eu ce grand malheur, cette coupure, je ne sais pas si j’aurais pu accomplir tout ce que j’ai fait par la suite. La mort de mon père m’a aussi donné une énergie. La résilience c’est cela à mes yeux. C’est tirer une force d’un événement terriblement douloureux.

C’est cette résilience dont il est question dans votre premier roman déjà. Ici, Joseph est un peu jeune mais on comprend qu’au fil des années, ce lien gardé avec sa mère au travers des lettes lui permet d’avoir certaines clés pour vivre sa propre résilience.

Joseph est un adolescent comme les autres. Il a à la fois l’image de sa mère au-dessus de lui qui le guide, et ça lui fait du bien par moment, mais il a aussi sa propre adolescence et sa révolte à mener contre ses parents. Joseph va devoir, comme tout orphelin, se montrer plus fort que les autres. Mais cette force, cette colère en lui, vont peu à peu se transformer en énergie positive. C’est ma conception de la résilience.

Tout le monde n’est pas capable d’avoir cette « force de caractère » pour se relever après des coups durs de la vie ou un décès. C’est un vrai travail en tout cas…

On peut y arriver. Chez certaines personnes c’est très rapide, pour d’autres ça va prendre plusieurs années. En attendant, il est utile d’être bienveillant avec soi et de se dire : « J’ai subi cette injustice, j’ai été amoché, cabossé, mais je vais traverser ».

Avoir confiance en soi, en ses capacités ?

Reprendre confiance et se dire : « Je ne suis pas détruit, ça ne m’a pas détruit ». C’est ce que décrit si bien Boris Cyrulnik en disant : « Je suis en résilience permanente ». On apprend sur nous. On a tout au long de sa vie des accidents de parcours qui peuvent survenir. L’important n’est pas de les éviter mais de les traverser. C’est « je suis capable d’avancer, même si j’ai mal, si je suis triste ». Et après, il y a un élan, une joie qui revient.

Appréhendez-vous l’accueil de « Rien n’est écrit » ? Parce que ça ne doit pas être évident quand le premier roman a très bien marché.

J’ai appréhendé tout cela au moment de la phase d’écriture mais à présent je suis détachée. Ma première héroïne Stella était une partie de moi, elle est sortie par le biais de l’écriture un peu de manière instinctive. Après, je me suis demandée si j’avais encore des choses à dire, si j’étais un véritable auteur. Cette question ne m’a pas quittée durant toute l’écriture du manuscrit de « Rien n’est écrit ». Je crois qu’on doute jusqu’à ce qu’un éditeur pose son regard sur l’histoire que vous venez d’écrire.

C’est le moment de vérité ?

C’est comme la vie, à un moment donné il faut se confronter au monde. Il faut laisser le manuscrit aller vers les autres (en l’occurrence son éditeur) en se disant : « J’ai fait de mon mieux ». Bien sûr j’ai envie que « Rien n’est écrit » plaise aux lecteurs autant que mon premier roman, mais je crois qu’on navigue tous à vue avec l’épidémie Coronavirus. Les lecteurs sont là, je leur parle sur les réseaux sociaux, depuis peu je repars en dédicace en librairie un peu partout. Cela me rend heureuse d’aller à leur rencontre.

Donc maintenant est-ce que vous vous sentez autrice ?

Oui parce que confortée par des éditeurs de renom, je ne peux plus douter. Mais à la fois j’aime bien garder mon doute, je crois. Parce que c’est ce qui me fait avancer, me surpasser. Si je n’avais plus de doute, qu’est-ce que j’écrirais ?

Vos deux premiers romans ont des thèmes en commun, un style assez similaire. On retrouve aussi votre attachement au détail et à la dimension psychologique…

Ce qui est commun aussi et ce qui m’anime ce sont les gens abîmés parce que je trouve qu’ils ont beaucoup de relief. J’ai envie de parler des coupures nettes, des accidents de vie. Parce que si la vie était un long fleuve tranquille… Dans « Rien n’est écrit », je n’ai pas cherché à construire une histoire rocambolesque. Par moments, je me disais : « Mais tu ne racontes rien en fait ». Je trouve que la force de ce livre c’est d’avoir décrit des petits riens de la vie, mais qui ont marqué les lecteurs parce que ce que je décris est universel en définitive. Comme par exemple les balades de Daisy et son fils dans la ville, il ne se passe pas grand chose, ce sont juste des émotions.

Ce sont des instants de vie partagés, qui paraissent anodins mais deviennent des moments exceptionnels quand on ne peut plus les vivre…

Exactement ! Le premier roman était un feel good. J’aurais pu pour le second rester dans le même registre, décrire encore une héroïne qui s’émancipe, mais non. Tout au long de l’écriture de « Rien n’est écrit », je me suis demandée comment mon éditeur allait accueillir ces thèmes difficiles, tristes. Mais j’ai voulu rester fidèle à ce que je suis, sans essayer de fabriquer.
Je pense qu’il y aura toujours dans mon prochain roman des personnages un peu fêlés, des situations cocasses. Est-ce qu’ils évolueront encore dans les rues de Montpellier ? Ou bien vais-je changer de décor ? Il faudra attendre quelques mois !


L’histoire :
Daisy, actrice au sommet de sa gloire, quitte Paris pour tenir le premier rôle d’une saga tournée dans le sud de la France. Elle s’installe près de Montpellier avec toute sa tribu : son fils Joseph de dix ans, son mari Raphaël, la gouvernante Filipa venue avec sa fille Louise, et Hubert leur chien aveugle. Une vie plus calme, loin des tumultes du show-business se profile enfin pour Daisy et sa famille. S’annonce pour elle le temps des jeux dans le sable, des douces soirées en bord de mer en regardant grandir Joseph qu’elle vénère plus que tout au monde. Elle compte bien rattraper le temps perdu après avoir été trop longtemps happée par les plateaux de cinéma.

Mais c’est sans compter sur un coup du destin : Daisy tombe malade. Elle ne verra pas grandir son enfant. Elle ne sera pas là pour assister à ses premiers émois d’adolescent, ni pour son bac, son mariage, ni lorsqu’il deviendra père. Ne pas avoir le temps de lui enseigner l’essentiel la ronge encore plus que le cancer.

Elle trouve alors un moyen ingénieux de rester en lien avec lui après sa disparition : lui écrire cinq lettres qu’il recevra à des étapes importantes de sa vie, le jour de son anniversaire. Chacune de ces lettres contiendra une mission que Joseph devra remplir pour comprendre une des valeurs essentielles de la vie.

Rien n’est écrit de Sandrine Catalan-Massé, éditions Robert Laffont. 20€

Photo de couverture copyright Christophe Catalan.