Hey mec, tu me files ton 06 ?

Le phénomène du harcèlement de rue est tellement commun pour les filles qu’il en serait presque devenu “la norme”. Autour de vous, quelle femme n’a pas subi au moins une fois un petit compliment salace, un toucher, un 06 demandé avec insistance, des insultes pour une jupe trop courte ? Et le tout, emballé dans soi-disant du papier cadeau humoristique. Cette épuisante banalité quotidienne qu’est le harcèlement s’affiche dans les pages des journaux mais au final, il est toujours là, insidieux. Les femmes n’ont jamais autant porté d’oreillettes pour fermer leurs écoutilles à ces comportements inacceptables.
Selon stopharcelementderue.org, un collectif qui dénonce la pratique, « au-delà de la lutte contre les incivilités, harcèlements et agressions, il y a un combat à mener sur les mentalités archaïques dont les tenants estiment avoir le droit de réguler le comportement de femmes et d’hommes qui ont pourtant exactement les mêmes droits qu’eux ». En tant que femme, être harcelée c’est fatigant et ça empoisonne la vie. Et les hommes ne se rendent pas forcément compte de ce que l’on vit.
Alors chez Grizette, on s’est demandé comment ils réagiraient eux, si c’était l’inverse…

« Il va t’arriver des bricoles »

Mais franchement, une nana qui harcèle les mecs dans la rue ça n’existe pas, ils vont adorer (…)
S’il t’arrive des bricoles, ce sera de ta faute.

Lancée lors d’un déjeuner, l’idée fait son chemin dans ma tête. Quand j’évoque le sujet du sexisme inversé, les réactions sont sans appel. Provocation, chercher la merde et j’en passe. Si je prends des risques, c’est pour dénoncer ce poison. « Mais attends, bien évidemment que les mecs vont recevoir gentiment ta proposition ; ils vont même te donner leur 06 sans problème », me dit une consœur. Les uns rigolent « mais franchement, une nana qui harcèle les mecs dans la rue ça n’existe pas, ils vont adorer », les autres conseillent la prudence : « fais gaffe quand même, prends une bombe avec toi. S’il t’arrive des bricoles, ce sera de ta faute ». Ben voyons. Cette dernière petite phrase me pique au vif. Comme si les “gentlemen” avaient la primeur du harcèlement. Harceler les hommes est donc un risque. Le comble. Je n’irai pas de main morte et je la mettrai même au panier. Vengeance !

Je choisis une de ces journées post-estivales, où les esprits sont moins échauffés par le soleil, où a priori cela devrait bien se passer.

No jupe, no short

Mais comment me vêtir ? J’entame cette lourde réflexion, comme tous les matins d’ailleurs, c’est évident je n’ai rien à me mettre. L’idée de la jupe, là, à brûle-pourpoint ne m’emballe pas des masses. Je vais déjà allumer le feu, pas la peine d’en rajouter. Les harceleurs, eux, n’ont pas vraiment ce genre de considérations, il me semble. Alors j’opte pour le pantalon, le short rejoint le panthéon des fringues trop hot pour la mission. Les talons hauts, j’oublie. Si l’affaire tourne mal, les baskets seront mes meilleures amies, hein Usain Bolt ? Question façade, n’ayant pas pour habitude de me peinturlurer, ce sera nature… et surtout découverte…

Tu me donnes ton numéro ?
Heu non, j’ai pas de portable.

Le tram 2 un matin, bien bondé, ça met en jambe. Je me colle donc vers ma première proie. Un aspirant cadre, un peu hipster. L’endroit est forcément exigu. Alors je fais semblant de vaciller pour lui tâter le séant, plusieurs fois. Sa tête se tourne, il me regarde. Avec un grand sourire. Mince, ça va pas être facile. Je laisse mon col blanc barbu descendre et me dirige en fin de wagon. Là, je vois un homme quarantenaire l’air absent. Je m’assois à côté de lui. Le type est monsieur Tout-le-Monde. Je me rappelle une scène que j’ai subie dans le RER. Un lascar avait posé la main sur ma cuisse. Je reproduis le geste. Le gars se demande bien ce que je lui veux. J’insiste pas trop, de peur d’avoir un aller et retour gravé sur le visage. Mais j’entame la conversation : « j’ai envie de toi, on peut aller chez moi ? ». Grandement étonné, il me dit que « non, ça va pas être possible » et qu’il faudrait freiner ma libido. Je passe pour une folle. Il est grand temps de montrer le bout de mon nez ailleurs.

Dans une rue piétonne, je mate avec insistance un mec lambda habillé cheap. Il me fait quelques sourires. Je fonce vers lui. « Tu me donnes ton numéro de portable ». Il se sent très surpris par ma demande. « Heu non, j’ai pas de portable ». La belle aubaine. Je le lâche pas. Je le suis. « Mais si, je suis certaine que tu as un téléphone. Allez donne-le moi. On ira boire un verre ». Il se sent un peu paniqué par la situation. Je lui parle mais il fait la sourde oreille. S’en est presque gênant ! Quoi ? Je suis si repoussante que ça ?! Je me mets en quête d’une autre victime potentielle.

Trouvée ! Presque la cinquantaine, il clope devant une échoppe. Sans ménagement je lui glisse : « tu viens t’amuser avec moi, on n’en a pas pour longtemps ». Il tombe des nues « vous êtes sérieuse là ? ». Je rétorque que oui et je pars. Il rengaine « allumeuse, va ».

Harcèlement de rue
© LaLu

Histoire de cul

J’arrive sur une placette et lance un « hummmm, c’est bandant ce jean que tu portes ». Le hippie chic est cool et me remercie, mais il trace son chemin d’un pas pressé.

Certains me conspueront en disant que j’ai poussé le bouchon un peu trop loin. D’autres jugeront que les personnes visées n’avaient rien fait pour mériter ça. Les réactions des représentants du sexe masculin harcelés par mes assauts montrent à quel point ils ne vivent pas la même chose que nous. Ils sont simplement surpris. Cherchez la femme qui le sera dans le sens contraire… tellement c’est commun. Ma quête se passe relativement bien. Un groupe de lascars se trouve un peu plus loin, sur la place principale. J’ai le cœur qui bat et je m’engage dans leur direction. Ils sont cinq affublés de casquettes. J’ose. « Hey salut, depuis tout à l’heure, je mate ton boule, franchement, j’aimerais bien croquer dedans ». Stupeur générale. Le malaise est installé. « Hey M’dame, il y a des lieux pour ça » et les voilà qui se marrent comme des benêts, je m’échappe mais eux décident de me rattraper avec toute la bienveillance qui les caractérise. Ça va mal tourner. « T’es genre quoi une Clara Morgane en rut ? Je te péterais bien la rondelle moi aussi ». Et voilà, la situation s’est à nouveau inversée. Comme si le cours de la vie reprenait son rythme.

En juillet 2013, une chaîne YouTube s’était amusée, en caméra cachée, à tourner deux vidéos. L’une où un homme demande à des femmes dans la rue si elles veulent « coucher avec lui, maintenant », l’autre où c’est l’inverse. Résultat : cent refus pour le premier et sept oui pour quatorze demandes pour la seconde. Éloquent.

Des stats qui font peur

En 2013, un sondage a été effectué par mademoiselle.com auprès de 5 000 femmes. Les réponses sont significatives :

  • 3 075 femmes (61,5 %) ont répondu éviter de sortir seule le soir.
  • Seules 212 filles (4,24 %) ont avoué n’avoir jamais peur en marchant seule dans la nuit.
  • Environ 4 800 personnes (96 %) ont déjà subi le harcèlement de rue à raison d’une fois par mois au minimum jusqu’à plusieurs fois dans une semaine.

À quand les mesures ?

Des pages Facebook, des tumblr, des collectifs ont vu le jour. Pascale Boistard, secrétaire d’État aux Droits des femmes, participe aussi au Comité national de lutte contre l’insécurité, présidé par Bernard Cazeneuve. Cette structure a une action élargie, qui s’occupe particulièrement de l’insécurité des femmes. Un travail est mené depuis quelques années, notamment avec l’association “Stop harcèlement de rue, avec des marches exploratoires dans une dizaine de villes en France. Organisées dans le cadre du plan de lutte contre les violences faites aux femmes – lancées au Canada dans les années 90 – elles sont menées par des groupes de femmes afin de réaliser un diagnostic de terrain dans des lieux où demeure un sentiment d’insécurité. Ces programmes d’actions ont pour objectif d’améliorer la tranquillité publique. En majorité, les femmes pensent que les choses ne bougent pas assez vite. Elles aimeraient avoir la paix dans l’espace public.

Allez, pour finir, on vous laisse méditer sur le court-métrage d’Éléonore Pourriat tourné à Perpignan, toujours pertinent aujourd’hui : La journée d’un homme victime du sexisme ordinaire dans un monde régi par les femmes, du regard le plus anodin à l’agression la plus violente…

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