jeudi 22 avril 2021
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Handicap : Comme sur des roulettes

Dix ans déjà que la loi pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées est née. Soit une décennie où les choses ont évolué… ou pas.
Mais au-delà de la législation, si importante soit-elle, lorsque l’on a un handicap, c’est une montagne qui se dresse devant soi. Et ce sont bien souvent les autres qui vous mettent des bâtons dans les roues.

Motarde – au moins vous savez tout – je pourrais facilement passer de deux à quatre roues. Et y laisser une partie de ma mobilité. On y pense derrière son guidon. De se retrouver à chevaucher non plus une monture mais un fauteuil. En tant que valide, ma seule expérience liée au handicap est celle d’une bénévole à l’APF (Association des Paralysés de France). Mais je n’ai véritablement jamais posé mes fesses sur cet engin.

GIHP

Je contacte le GIHP (Groupement pour l’Insertion des personnes Handicapées Physiques). On accueille ma demande à bras ouverts et on me prête un fauteuil manuel. Déjà, en sortant de là, je galère. Pas moyen de passer le dénivelé (qui équivaut à 2 cm) du trottoir. J’abandonne. Je tente de le rentrer dans ma petite citadine. La belle affaire ! Dix minutes de bataille, et voilà les cale-pieds démontés. Grâce aux cartoparties, je sais que mon quartier est aménagé. Disons que j’arrive tout juste à rouler sur une certaine distance sans trop d’embûches sur mon parcours. Sauf que les arbres ont poussé depuis et débordent parfois sur le trottoir.

Comme dit le préfet Jean-Christophe Parisot, à l’initiative de l’opération Différent comme tout le monde, « quand vous roulez en fauteuil roulant sur un trottoir sur 200 mètres… pour vous apercevoir qu’au bout il n’y a pas de bateau pour descendre, cela vous donne envie d’aller parler aux architectes ».

Bref. Au moins, le regard des gens ne m’agresse pas. J’avais peur de ça.

Deux sourires

Je décide de sortir accompagnée pour partager mon expérience. Me voilà en sortie avec Isabelle et Selma : deux femmes en situation de handicap. Comprenez en fauteuil électrique dans ce cas-là. Leur extension.

Rendez-vous est donné au tram. Je rejoins en premier lieu Isabelle à l’Observatoire. Une vraie épicurienne et bonne vivante. Elle a une de ces gouailles ! Elle a beaucoup d’amis. Pas étonnant. On rejoint Selma aux Trois Grâces. Discrète, avec une parfaite éloquence, elle est impliquée dans la formation.

Je ne vous révélerai pas ici les maux dont elles souffrent. Ce serait trop réducteur.

Handicap, une question de sémantique ?

« Certains, parfois, nous adressent un sourire gêné. Moi, j’aimerais qu’on se comporte normalement ». En tirant la tronche quoi. Comme entre valides.

« Parler handicap » s’avère très révélateur. Nombre de gens s’expriment ainsi : « L’handicapé ceci, l’handicapé cela ». Une appellation qui énerve. « On ne dit pas la sourde, la bigleuse », s’emporte Selma, « mais personne en situation de handicap ».

Le fait d’être le séant installé à cette hauteur, au lieu de culminer à 177 cm, je remarque un nombre incalculable de « pairs ». Incroyable le nombre de fauteuils qui déambulent dans le Clapas. Jamais je n’avais prêté attention à ça.
« Cela veut dire que les mentalités changent. On ne regarde plus les personnes coincées dans un fauteuil comme avant » s’enthousiasme Isabelle. Depuis le film « Intouchables », Isabelle et Selma seraient-elles donc dans la tendance ?

Humour

J’avance tractée par Isabelle. On dénote dans le paysage. Parce que trois fauteuils, ça se remarque. Pour prendre un café, nous allons sur la place Jean-Jaurès. La serveuse nous prépare les tables, mais lors de la prise de commande, je ne vois pas son visage, la vitre me dérange. Et pour tendre la monnaie, je suis obligée de m’extirper. Il faut sans cesse placer le fauteuil. Comme pour prendre de l’argent au distributeur. Pas de place pour mes jambes. Direction les boutiques.

Reines du shopping

Arrivée au centre commercial dans le centre du Clapas, mon premier réflexe est de me dire que je vais prendre l’ascenseur. Oui, sauf qu’il est où ? C’est vrai ça. Caché derrière une boutique de lingerie. Pas trop de souci pour déambuler sauf que les rayons sont petits dans certains magasins. Mais les vendeuses sont très avenantes. En général, mes copines du jour prennent des vêtements et essaient chez elles. « Sinon, on mobilise une cabine trop longtemps », confie Isabelle. Selma opte pour des robes. Là encore, faire sa fashionista n’est pas vraiment permis en raison du handicap.

J’ose « pas de bras, pas de chocolat », on s’esclaffe.

Côté rue de La Loge, on tente de rentrer dans un étal
de fringues accessible, où il y a un ascenseur. Mais trois fauteuils, c’est pas possible. Pourtant, il a l’air bien ce petit haut orange. Cette rue est pentue mais je réussis à la monter intégralement. Difficile de se rendre chez un chocolatier, il y a une marche (presque tous les commerces en ont une). Ça m’agace, j’ai envie de me lever du fauteuil pour aller en acheter.

Prévoir

Pas de chance, pour se sustenter, il faut établir un programme à l’avance. « Quand vous allez au restaurant, ça ennuie les restaurateurs de bouger les autres tables car le fauteuil prend de la place. Je ne peux pas sélectionner un endroit en fonction de ce que j’aime manger mais plutôt en fonction de là où l’on peut m’accueillir ». Et de toute façon, le budget ne permet pas vraiment de sortir tous azimuts. Avec l’AAH (allocation adultes handicapés) ou une pension d’invalidité, c’est pas le Pérou. « Cela ne nous permet pas de faire des folies » avance Isabelle.

Le nez sur l’écran

Quelques endroits sont « accueillants » mais même dans ces établissements le bât blesse. Par exemple au ciné. « Voir un film le nez collé à l’écran, c’est pas confortable », note Selma. Et en 3D, ça rapproche pas des objets, c’est certain. Elle poursuit : « Pareil, quand on va à un concert, des places sont prévues. Sauf qu’une barre est en plein dans le champ visuel ». Vraiment pas facile.

handicap
© Lalu

Le regard des hommes

Dans le tram, un homme à la trentaine me regarde. Il insiste même. Un regard appuyé. Je m’interroge sur ce dernier. A-t-il envie de faire ma connaissance ? Me plaint-il ? Mes deux comparses ont un avis tranché sur la question. « Les hommes ne veulent pas s’ennuyer avec une nana en fauteuil », rétorque Selma. Même son de cloche du côté d’Isabelle. Donc, le fauteuil ne laisse pas de chance d’avoir une histoire ? « Si, mais pas forcément d’amour », laisse entendre Isabelle. Condamnée à rester seule ? Par pudeur, je ne pose pas la question. Selma est entourée. Notamment de Marion, son assistante de vie sociale. La vraie révolution de la loi. Des béquilles de la vie.

 

 

Tout en jambes

Je quitte mes acolytes d’un jour. Triste de les quitter. Elles ne sont pas envieuses de mon 1,02 m de jambe.
Fatalistes, certainement pas. Je me lève pour retrouver mes jambes. Tiens, je vais aller courir.

Différent comme tout le monde

Afin de changer le regard sur le handicap, Jean-Christophe Parisot, préfet et en situation de handicap, a initié l’opération Différent comme tout le monde. 7 000 collégiens du Languedoc-Roussillon, durant une demi-journée, exploreront une situation de handicap à travers trois parcours ludiques.

« Lorsqu’un enfant dit : “qu’est-ce qu’il a le monsieur ?”, j’aime voir le parent poser un genou à terre et dire calmement à l’enfant attentif : “il est différent car il ne peut marcher ou voir comme toi, alors on lui a fait un appareil qui l’aide”. L’enfant, rassuré et souriant, vient de commencer sa vie de citoyen ! »

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