Entre éthique et pragmatisme

Alors que de plus en plus de femmes ont du mal à concevoir un enfant, le don d’ovocytes (DDO) est une des solutions principales pour pallier la situation.
Mais en France, les pouvoirs publics semblent ancrés dans le siècle dernier.
Entre imbroglio administratif, processus médical lourd et inégalité homme-femme, on en oublierait presque l’humanité qui découle de la démarche.

Huit ans. Déjà. Toutes ces années à ressasser, maugréer, se battre. Autant de temps à espérer pouvoir concevoir un bébé. « Un peu de nous ». Céline et Nicolas, 35 ans, de Bélesta-en-Lauragais, fatiguent. Déjà trois ans qu’ils sont rentrés dans le protocole d’assistance médicale à la procréation (AMP) avec tout ce qu’impliquent les fécondations in vitro ratées. Un passage obligé quand le naturel n’arrive pas au galop. Sauf que c’est énergivore et sans garantie. Du côté de Céline, ça coince. Elle est stérile. Le mot fait froid dans le dos. Elle oscille entre désarroi et culpabilité. Les deux conjoints ont fait une prise de sang pour éliminer une possible maladie infectieuse. Céline a bénéficié en plus d’un examen clinique complet pour étudier notamment la qualité de sa muqueuse utérine. Quant à Nicolas, il a dû faire un spermogramme pour évaluer le nombre, la qualité et la mobilité de ses spermatozoïdes. Le couple est tout de même soudé face à cette injustice de la vie.

De plus en plus de couples ont du mal à faire des enfants

À 36 ans, Nouria la Biterroise aussi attend des ovocytes à tout prix avec sa compagne pour mener à bien leur projet de vie.
Sauf qu’on ne commande pas ces cellules reproductrices sur le Net.
Une seule solution : s’armer de patience, être suivie par des spécialistes de l’infertilité et croiser les doigts pour trouver une donneuse qui corresponde. Là encore, on n’en trouve pas à tous les coins de rue.

Toute femme de 18 à 37 ans en bonne santé peut donner. Ce qui laisse a priori un large champ. « En réalité, c’est pas simple car les tests liés à la génétique réduisent considérablement la donne. Si vous avez des cas de cancer du sein ou des ovaires dans la famille, vous serez probablement éliminée » argumente Bénédicte, une donneuse.

Toutefois, depuis le 15 octobre 2015, il n’est plus nécessaire d’être parent pour donner des ovocytes ! Un luxe dont les pouvoirs publics semblaient s’accommoder jusqu’ici. Mais la réalité les a rattrapés. De plus en plus de couples ont du mal à faire des enfants. Le don d’ovocytes représente un véritable espoir pour de nombreux couples qui souhaitent devenir parents. Ce don de gamètes, il n’y a qu’un peu plus de 400 femmes par an qui en font la démarche. En comparaison des 2 110 couples qui sont en attente, c’est dérisoire.

Enfant sur le tard

Chaque femme possède, en temps normal, des milliers d’ovocytes dans ses ovaires. Tous les mois, une dizaine se développent pour aboutir à l’ovulation d’un seul ovocyte, pouvant être fécondé par un spermatozoïde. Sauf que « les femmes font des enfants de plus en plus tardivement. Et la seule solution est d’obtenir des ovocytes pour les aider dans leur quête de maternité ».

C’est le serpent qui se mord la queue : les donneuses partent à l’étranger, et les receveuses les suivent.

Le don d’ovocytes est régi par la loi de bioéthique du 29 juillet 1994, qui précise que la donneuse doit être majeure, âgée de moins de 37 ans, et en bonne santé. Si elle est en couple, le conjoint doit également donner son consentement au moment du don. Pardon ? Oui, vous avez bien lu. « Personnellement, je trouve cela aberrant et je ne comprends pas la motivation du législateur si ce n’est pour éviter les tensions dans le couple », souffle le docteur Clémentine Cohade, praticien hospitalier, gynécologue dans l’unité clinique d’assistance médicale à la procréation à l’Hôpital Paule de Viguier à Toulouse.

don d'ovocytesActe gratuit

Le don est volontaire, anonyme et gratuit.
Pour Madelena, qui habite Balma, ce dernier critère était essentiel : « j’aurais eu le sentiment de vendre mon corps ». Son salaire d’ingénieure la met à l’abri de ces considérations financières. « J’arrêterai de faire du don si un jour c’est rémunéré. »

« Le don est une des plus belles valeurs françaises. C’est un geste altruiste. Bien entendu, on indemnise les donneuses des frais que cela impute, comme ceux des transports par exemple » confirme Clémentine Cohade.
À demi-mot, elle avoue que la perte de salaire est plus difficile à rémunérer. Elle précise : « l’employeur est tenu de vous laisser du temps mais nous savons que c’est un sujet délicat ».
Le professeur Samir Hamamah, praticien hospitalier (PU-PH) en médecine et biologie de la reproduction, chef de département et responsable médical du centre FIV/DPI au CHU de Montpellier, milite pour une rémunération : « environ 500 euros ce serait bien ».

Car les praticiens le savent. La gratuité pose parfois problème et certaines donneuses partent à l’étranger. Tout comme les receveuses.
D’ailleurs, Barcelone est une niche de cliniques liées à l’infertilité. Elles seraient près de 700 à être allées se faire inséminer en Espagne en 2014.

Don étranger

Sonia a procédé à un don dans une clinique privée. « Je veux bien aider, mais les contraintes sont énormes. Donc je trouvais justifiée la rémunération de 900 euros. En plus d’un examen clinique complet, j’ai eu une prise de sang, un caryotype et une échographie pelvienne. J’ai consulté un généticien et un psychologue ! » Après avoir donné son accord, elle a suivi un traitement de stimulation ovarienne par injections sous-cutanées d’hormones, chaque jour pendant un mois environ. Simultanément, elle a dû se soumettre à une surveillance étroite avec échographie et prise de sang quotidienne pendant quelques jours.
Côté receveuse, c’est prise de traitement hormonal sous forme de comprimés, afin de préparer la muqueuse de son utérus à la nidation de l’embryon. « C’est un beau geste mais contraignant », soupire Alexia, maman grâce à une réception. Sans parler des complications comme celles de Claire, Perpignanaise, autre donneuse : « j’ai fait une embolie pulmonaire ».

La loi française devrait évoluer afin de permettre aux couples, mais aussi aux célibataires, d’accéder à la procréation assistée ainsi qu’à la congélation des gamètes.

Face à des délais totalement incompatibles avec les contraintes qu’impose l’horloge biologique des femmes en attente d’ovules (la plupart ont entre 35 et 45 ans), un certain nombre d’entre elles sautent le pas pour en recevoir à l’étranger. Mais avant de débuter la grossesse tant désirée, encore faut-il trouver un gynécologue français qui accepte de prendre part au projet, en prescrivant examens et traitements avant l’insémination, et qui assure ensuite le suivi de grossesse.
Il faut également financer les voyages, les frais d’hospitalisation, de soins, et il n’est pas rare que les femmes s’endettent pour mener à bien leur projet. Le don d’ovules y est rémunéré à hauteur de 900 à 1 000 euros, « j’opte pour quatre dons dans l’année (on le peut jusqu’à six fois en tout). On est loin du business », souligne Samir Hamamah. Il préconise : « La loi française devrait évoluer afin de permettre aux couples, mais aussi aux célibataires, d’accéder à la procréation assistée ainsi qu’à la congélation des gamètes ».

Mais surtout, pour augmenter le nombre de donneuses d’ovules, il lui paraît incontournable de rémunérer ces femmes. Il est hypocrite selon lui d’autoriser le don sans dédommager les femmes à qui cela « demande beaucoup, en temps et en traitement éprouvant ».
Un débat qui déchaîne les pros de l’infertilité. Clémentine Cohade s’interroge : « Faut-il comme aux États-Unis, que l’employeur paye les congélations de gamètes et qu’il décide quand vous pourrez faire un enfant ? » Éloquent… Elle enchaîne : « On finira bien par avoir des organismes privés qui permettront de faire congeler ses ovocytes ».
Mais alors se posent les questions sur l’éthique et l’égalité. Celles qui auront les moyens pourront le faire. Les désargentées, non. Par ailleurs, la Grande-Bretagne, qui rétribue les donneuses et ne garantit pas leur anonymat, connaît la même pénurie que la France…

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Si cette situation n’est pas nouvelle, ce qui l’est plus, c’est l’engagement de certains médecins très critiques face à la position de la France en matière de don d’ovules. Le professeur Samir Hamamah est une sommité mondiale de la fertilité et trouve hypocrites les pouvoirs publics. « Quand les hommes déposent quelques paillettes, on leur en met de côté au cas où. En revanche, les femmes ne peuvent pas mettre de côté leurs ovocytes pour convenance, c’est inégal. Avec l’âge de la maternité tardive, pourquoi la société ne leur offre-t-elle pas la même possibilité ? Ce n’est pas de la convenance. La société fait que les femmes poursuivent leurs études plus tard. La société doit s’adapter. Cette injustice mérite d’être corrigée ». C’est le serpent qui se mord la queue. Les donneuses partent à l’étranger et sont rémunérées. Par conséquent, les receveuses s’envolent aussi vers d’autres contrées car il y a plus de chances d’obtenir des ovocytes puisque les donneuses sont plus nombreuses.

Anne Courrèges, directrice générale de l’Agence de la biomédecine tire la sonnette d’alarme sur les dons. « Il faut répondre à l’urgence de la situation des couples en attente. C’est pourquoi chaque personne envisageant un don est invitée à prendre contact sans tarder avec le centre le plus proche ». En attendant, Céline et Nicolas sont partis… à Barcelone pour poursuivre leur combat.

www.dondovocytes.fr

LA LOI du don

La loi du 7 juillet 2011 relative à la bioéthique dispose que les salariées pratiquant un don d’ovocytes bénéficient d’une autorisation d’absence de leur employeur. Elles sont ainsi autorisées à s’absenter pour se rendre aux examens et se soumettre aux interventions nécessaires à la stimulation ovarienne et au prélèvement ovocytaire. Ces absences ne doivent entraîner aucune diminution de la rémunération des salariées. En outre, la période d’absence de la salariée est assimilée à du temps de travail effectif pour la détermination des congés payés et des droits de la salariée au titre de son ancienneté.

Source : Loi 2001-814 du 7 juillet 2011, Journal Officiel du 8 juillet 2011. Article L. 1244-5 du Code de la santé publique.

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