Amandine Largeaud, cofondatrice du projet Le 100e Singe

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Amandine Largeaud en est persuadée, l’économie du futur sera collaborative et porteuse de sens dans une démarche qui réconcilie ville et campagne.

Découvrez l’interview dans son intégralité :

J’ai 38 ans et je porte actuellement le projet du 100e Singe qui a pour ambition – modeste – d’inventer le lieu de travail de demain adapté à la périphérie urbaine. En gros, de redonner du sens à ce territoire-là qui actuellement, ne fait pas rêver… Et plutôt que ce soit ni vraiment la ville, ni vraiment la campagne, nous on cherche à faire et la ville et la campagne.

On est parti du constat qu’il y avait une grande mutation dans le rapport au travail à l’heure actuelle, avec un nombre considérable de personnes désengagées, avec des pathologies grandissantes. Mais à côté de ce constat un peu sombre, énormément de gens cherchent à inventer des alternatives, à remettre du sens dans leur travail et avoir des métiers qui ont un impact positif dans les grands enjeux de société. Ces personnes-là, de plus en plus nombreuses, on les retrouve chez les indépendants, auto-entrepreneurs, plutôt côté bureau, mais aussi dans les champs, côté agriculture. Elles sont très peu accompagnées. Ce projet est un lieu pour accueillir ces personnes à la fois dans les bureaux et dans les champs, qui leur permette de travailler à proximité de chez elles, de trouver une structure qui mutualise les espaces, qui les mette en relation avec d’autres professionnels et garantisse la pérennité de leur projet. Et ce qui nous tient à cœur, de démultiplier l’impact positif sur les enjeux de société de ces nouveaux métiers qui s’inventent.

En Occitanie, la périphérie urbaine héberge 56 % des actifs

On l’installe en périphérie urbaine parce que c’est une zone grise, c’est un territoire où il y a plein d’enjeux mais de moins en moins de petits commerces. Les champs cèdent la place aux centres commerciaux et lotissements, donc cela devient des réservoirs à commerces ou habitations, alors que ces territoires ont des richesses énormes : ils sont à proximité des grandes villes, ils ont le dynamisme de la ville tout en ayant encore le caractère rural avec énormément de champs disponibles. Donc ça nous tenait vraiment à cœur d’implanter ce lieu de travail en périphérie urbaine qui héberge en région Occitanie 56 % des actifs.

Là où nous sommes aujourd’hui, c’est le site pilote du projet du 100e Singe, à 15 km de Toulouse, après Escalquens. On a une ferme qui fait 400 m², une ancienne ferme du XVIIIe siècle, entourée de 7 hectares de champs. L’idée est de mettre en place une micro-ferme maraîchère en permaculture sur un hectare, qui va produire du légume et récolter de la donnée. Ensuite, on met en place un espace test agricole : on met à disposition des parcelles de 5 000 m² pendant trois ans à des porteurs de projets agricoles, en reconversion professionnelle. Côté bâti, ce sont des espaces de bureaux partagés – du coworking – et une table d’hôtes qui s’alimentera avec les légumes de la micro-ferme et fera l’ouverture sur le grand public. Plus un volet formation de professionnels et du grand public, notamment des enfants.

Quel est votre parcours ?

J’ai fait des études en sciences de l’information sur Toulouse, je me destinais plutôt à être journaliste. Je les ai terminées sur l’île de La Réunion. Quand je suis revenue à Toulouse, j’ai travaillé et bifurqué côté communication, en agence de communication et direction artistique. Assez rapidement, le travail en agence de com’ ne me satisfaisait plus sur les valeurs véhiculées et le contenu du travail. J’avais commencé à voyager, à La Réunion et en Afrique où j’ai connu le Burkina Faso, un pays qui m’a énormément plu, notamment la formidable relation avec les habitants. J’ai eu envie d’y travailler et de mettre à disposition mes compétences. J’ai eu l’idée de monter un biblio-bus, pour permettre un accès aux livres, à la culture pour les jeunes. Je l’ai présentée au Burkina où j’ai rencontré beaucoup de profs, de proviseurs qui m’ont dit : « ce qui serait vraiment génial, c’est que tous les ordinateurs qu’on est en train de nous envoyer – c’était il y a quinze ans, au début de la réduction du fossé numérique et on commençait à balancer nos ordinateurs -, et on commence à être bien équipés mais il n’y a personne pour nous former ! ». Du coup, du concept du biblio-bus, j’ai gardé l’idée du bus, celle des livres, mais à l’intérieur, j’ai implanté une salle informatique, parce que j’avais le cursus pédagogique car j’avais beaucoup enseigné. On est parti avec mon conjoint et un groupe d’amis qu’on a embarqué dans l’aventure et on a monté une espèce d’école numérique itinérante qui était également la deuxième bibliothèque du pays ! Je suis partie pour six mois et en fait, je suis restée dix ans. Le projet « biblio-brousse » a formé dix mille personnes sept jours sur sept, douze heures par jour, on se relayait. On était quatre au début et après, il y avait huit salariés. On passait quatre mois par ville, on formait tous les élèves de seconde et première des lycées publics, et les week-ends on élargissait, on ouvrait cette formation-là. On a formé les sages-femmes, les hôpitaux, les gendarmes, des commerçants… Et on avait des listes d’attente de plus de 120 personnes par ville.

Je suis partie pour six mois au Burkina Faso et j’y suis restée dix ans.

Au bout de cinq ans, j’ai passé le relais à l’équipe qui avait été embauchée sur place et je me suis axée sur un autre projet. J’ai créé une coopérative car pendant les cinq années d’itinérance sur le Burkina, j’avais accès à tout un réseau de petits producteurs dans chaque ville, c’était le début du bio… Mais lorsque j’ai déménagé dans la deuxième plus grande ville du pays – parce que j’ai trois enfants qui devaient aller à l’école -, je n’ai plus eu accès à tous ces producteurs. J’ai donc commencé à me servir du réseau des élèves du biblio-brousse qui voyageait un peu partout, pour commander des produits que je faisais venir pour ma propre consommation. Jusqu’à ce que les gens m’en demandent aussi de plus en plus. C’est de cette manière que j’ai créé mon deuxième projet : une coopérative de petits producteurs que l’on a incité à passer en bio avec une charte agro-écologique. On a regroupé comme ça 70 producteurs dans une boutique. Tout a très bien marché, on avait cinq salariés, jusqu’en 2014. Le soulèvement populaire avec une crise économique énorme, le pays a perdu je crois 30 % du PIB en quelques mois, un pouvoir d’achat au ras des pâquerettes. N’étant pas expat’ car j’étais entrepreneure en local, j’ai donc suivi la fluctuation économique. Je suis rentrée en 2015 juste avant le coup d’état, sur le territoire que j’avais quitté, à 15 km de Toulouse.

Est-ce différent d’être une femme entrepreneure ?

Quand tu es une femme, tu dois faire dix fois plus les preuves permanentes de tes compétences, de ta légitimité, face à un univers globalement masculin. Même si à ma petite échelle d’une quarantaine d’années, les choses ont quand même évolué, j’ai aussi la vision de la manière dont ça se fait en France et ailleurs, pour avoir travaillé au Burkina Faso. Alors c’est vrai qu’on a l’image d’une société avec une place de la femme à faire évoluer, il y a encore beaucoup de choses à faire sur les rapports homme-femme, notamment au sein du foyer. Par contre, j’ai trouvé que professionnellement, c’est une société beaucoup moins rigide sur la place de la femme. En tout cas, on ne demande pas à ce que la femme en tant que tel fasse ses preuves, tu fais tes preuves en tant qu’être humain. Par exemple, à l’Assemblée Nationale, je crois qu’il y a plus de 60 % de femmes, sans qu’il y ait une obligation de mettre des normes de parité, cela se fait spontanément. Il y a beaucoup de femmes entrepreneures parce que de fait, c’est une société matriarcale, donc ce n’est pas une aberration et elles n’ont pas à ramer pour ça. Après, c’est plus compliqué car elles doivent aussi gérer les enfants, le foyer etc. Du coup en France, oui je trouve que tu dois faire davantage preuve de tes compétences et ta légitimité. Mais c’est un avantage quand tu es entrepreneure, parce qu’il y a une notion de motivation. C’est un combat quand même, il faut y croire, il faut aller jusqu’au bout et finalement, ces qualités-là en tant que femme, tu dois les mettre en place dans tous les cas dans un contexte professionnel. Donc finalement, la continuité de l’entrepreneuriat paraît assez naturelle.

Des conseils pour celles qui voudraient se lancer ?

Il ne faut pas chercher à faire des choses énormes mais plutôt une série de petits pas.

Je pense qu’il ne faut jamais sous-estimer les premiers petits pas que l’on fait. On s’attaque rarement à quelque chose d’énorme en se disant qu’il y a des gens qui ont le courage de faire ça… Non. En fait, on commence toujours par un petit pas qui a l’air assez anodin ou innocent. Parce que finalement, dans la démarche entrepreneuriale, il y a des doutes, des peurs, c’est une prise de risques, d’autant plus quand on est sur l’innovation ou du changement de société car on n’a pas de modèle de référence. Du coup, on ne peut pas garantir la réussite de ce qu’on va faire. Mais c’est cette peur et ce doute qui stimulent intellectuellement et qui nous permet d’aller toujours plus loin. On n’est pas dans une zone de confort en fait, et finalement, pour pouvoir “supporter” cette sortie de zone permanente, il faut toujours prendre la valeur de ces petits pas. Il ne faut pas chercher à faire des choses énormes mais en accumulant une série de petits pas, en allant à un rendez-vous par exemple, en osant se dépasser un peu – « je vais parler en public, je vais aller rencontrer cette personne que je rêvais de rencontrer depuis des mois... » – en osant ces petits pas, c’est comme ça qu’on enclenche. Additionnés, on arrive à des projets qui ont de l’ampleur, de l’envergure. Donc toujours voir ces petits pas, mais ne jamais oublier de viser grand, toujours avoir en tête de “décrocher la lune” et prendre la valeur de ces premiers petits pas.

De toutes façons, dans la démarche entrepreneuriale, pour pouvoir tenir par rapport à ces peurs, ces doutes et le travail intensif que cela demande, il faut vraiment que ça rentre en résonance avec quelque chose que tu as de profond en toi, en fait. Ok, je m’attelle à une thématique ou un problème de société que j’ai envie de faire bouger – ça c’est le côté extérieur -, mais il faut vraiment que ça résonne avec tes tripes parce que c’est ça qui fera que ta démarche est cohérente et qui te fera tenir sur la durée et sur les moments un peu fluctuants car tu as des périodes d’enthousiasme énorme où tu sens les avancées et tu sais où tu vas, et ceux où tu es plus dans le creux.

Entreprendre n’est pas une course de vitesse, au contraire, c’est plutôt de l’endurance parce qu’il faut s’accrocher, vouloir, il faut être moteur et force de conviction.

Quels sont vos prochains défis ?

On est un collectif de douze bénévoles, de domaines d’activités différents. Cela fait deux ans qu’on travaille dessus, on a réussi une campagne de financement participatif sur Ulule qui s’est achevée en fin d’année et qui a été un vrai succès. Ce financement permettra l’accès du site parce qu’on a énormément de gens qui sont en attente depuis un an, un an et demi – des porteurs de projets côté champs qui attendent car c’est un vrai besoin d’avoir à disposition des terres pour expérimenter, pour se tester. Il y a des gens qui attendent aussi l’aménagement des espaces de bureaux. Donc on espère boucler les financements d’ici mars-avril, entamer la phase de travaux et ouvrir au printemps-été.

Pourquoi le 100e Singe ?

C’est la « théorie du 100e singe », la théorie du changement, de la masse critique. C’est une théorie scientifique – avec des controverses car elle n’a pas été réalisée en laboratoire – qui part d’une observation de chercheurs, dans les années 50, d’une colonie de macaques sur une île du Japon. Afin de les observer, ils leur jetaient des patates douces dans le sable pour les nourrir. Les macaques adorent les patates mais pas les grains de sable, donc un petit groupe s’est mis à laver ces patates dans la rivière. Au bout du 99e singe – ce qui était un nombre absolument théorique -, les chercheurs ont observé que ce comportement de lavage des patates douces s’est diffusé à l’ensemble de la société des macaques de l’île, de manière complètement brutale. Et même à l’ensemble des singes des autres îles, qui n’étaient pas en contact visible avec les premiers. Cette observation a été reproduite sur les mésanges au Canada, et à de nombreuses occasions.
Du coup, on a choisi ce nom pour le côté espoir aussi, pour montrer qu’on n’a pas besoin d’être plus de 50 % en action de changement pour qu’à un moment, ce changement se diffuse à l’échelle de la société.