Anne Bourrel sur la route du sexe

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L’auteure montpelliéraine évoque l’horreur des boîtes de la Jonquera, en choisissant une prostituée pour héroïne de son dernier roman, Gran Madam’s.

Les nuits sont longues pour Bégonia Mars, prostituée dans un club minable de la frontière espagnole. Mais celle-là, c’est la dernière. Alors que les clients vont et viennent, dans un premier chapitre cash, son esprit s’absente. « Comment tu veux résister à tout ça si tu sais pas voyager dans ta tête ? » interroge-t-elle.

Dernier roman de la Montpelliéraine Anne Bourrel, Gran Madam’s séduit par son style travaillé avec soin, entre langage écrit et oral. Rien de surprenant car son auteure publie beaucoup pour le théâtre. La fiction noire raconte la fuite de Bégonia vers la France, accompagnée de son mac et d’un homme de main. Avant de partir au petit matin, ils achèvent le Catalan, patron de la sordide boîte. Leur but ensuite : recommencer une vie à Paris, où Bégonia deviendra prostituée de luxe. Or peu après avoir quitté les P.-O., le trio de meurtriers rencontre une ado en fugue et mal dans sa peau. En la ramenant chez ses parents, tenanciers d’une station-service, ils s’éloignent de leur route toute tracée.
Au fil des pages, la tension monte d’un cran dans ce village de la France profonde. Qu’a tenté de fuir la jeune Marielle ? Ou plutôt qui ?

Une obsession : la violence et les femmes

Anne Bourrel
Anne Bourrel © Paul-Eli Rawnsley

Pour humer l’air sordide autour des boîtes de prostitution, Anne Bourrel nous raconte qu’elle s’est rendue à la frontière franco-espagnole, de jour. « C’est un tel abîme d’horreur ce qu’il se passe à la Jonquera. Comment ne pas être touchée ? Ce sont nos sœurs, ces femmes. » En faisant un geste par la fenêtre du café,  quartier Gambetta à Montpellier, elle soupire.

Dans le roman, l’héroïne tombe dans la prostitution insidieusement. L’étudiante en Lettres accepte de danser dans un club, par goût de braver l’interdit sûrement, avant de se voir confisquer son passeport, et condamnée à ne jamais quitter les lieux. « Ce sont des histoires qui arrivent vraiment ! » insiste Anne Bourrel. Violence ultime : ses livres lui sont confisqués. À chaque tentative de fuite ou de lecture, son mac lui flanque une raclée.

Mais cela arrive aussi ici. Parfois à la télé, il y a des reportages sur les putes contentes, je trouve leur point de vue intéressant, et je le comprends. Mais il s’avère que moi, tous les jours, je vois celles qui ne sont pas contentes, justement.

Assumant son côté féministe, Anne Bourrel revient sans cesse à cette thématique : la violence faite aux femmes, ou par les femmes. « Traiter ces sujets est mon obsession ! Ils s’articulent différemment selon le texte que je travaille », précise-t-elle.
Dans Gran Madam’s, elle évoque la prostitution, mais aussi la pédophilie qui se déroule sous les yeux de tous sans que personne ne veuille s’en rendre compte. Tolérance de la police à la frontière, silence de l’entourage devant une gamine en souffrance : le parallèle est troublant. « L’écriture, c’est aussi aller dans les coins qu’on ne veut pas voir », lance l’auteure.

Site web pour suivre l’actualité de Anne Bourrel.

Gran Madam's de Anne Bourrel
Gran Madam’s de Anne Bourrel

« J’ai les jambes ouvertes et le type s’affale dedans, j’aimerais avoir des dents dans le sexe pour mâcher le type, le mâcher tout entier depuis le bout de sa queue jusqu’à sa tête que je ne regarde pas. »
Bégonia Mars, dans Gran Madam’s

 

« Ils sourient tous de la même manière quand ils s’approchent de moi après avoir déposé l’argent dans le parcmètre : là, à cet instant, ils montrent leur visage en pleine lumière, pour que je voie jusqu’à quel degré d’hilarité et d’horreur ils se prennent pour les maîtres du monde. »
Bégonia Mars, dans Gran Madam’s

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