Claire Pujol, cofondatrice de Music’Al Sol

Claire Pujol est une passionnée qui n’hésite pas à monter au créneau pour défendre les musiques actuelles dans l’Aude.

Découvrez l’interview dans son intégralité :

Music’Al Sol est un projet que j’ai créé en 2003 – même si c’est une association et bien évidemment collective, mais je fais partie des membres fondateurs – qui a pour objectif de développer les musiques actuelles dans le département de l’Aude par à peu près tous les biais qui existent : la diffusion (organisation de concerts en milieu rural), le développement artistique, la production d’artistes, la médiation culturelle, de la prestation événementielle… Tout un éventail d’actions pour défendre et développer les musiques actuelles dans l’Aude, puisque c’est mon cheval de bataille depuis plus de vingt-cinq ans maintenant.

Aviez-vous fait des études dans ce domaine ?

Pas du tout ! Et puis je ne suis hélas pas de la génération où il y avait des études faites pour ça, c’est arrivé après coup (rires) ! Moi, je suis plutôt dans la génération des autodidactes qui deviennent professionnels presque sans s’en rendre compte. Non, je suis partie du simple bénévolat : la petite jeune de vingt ans qui vient proposer son aide dans une association qui existe et qui, au fur et à mesure, se régale, trouve sa place, développe… Jusqu’au moment où, de projets en projets, on en arrive à fabriquer une structure professionnelle, à imaginer en vivre. Mais au départ, j’ai fait des études d’éduc’ donc je viens plutôt d’un milieu professionnel social. Pendant des années, je travaillais – j’avais un “vrai” métier comme on dit – et j’organisais des concerts bénévolement pour le plaisir. Jusqu’au moment de la grande bascule, du grand choix où je ne pouvais plus développer les deux métiers en parallèle, j’ai fait le choix de la musique.

Il a fallu que je me batte pour faire ma place.

Être une femme : avantage ou inconvénient ?

Grande question ! La culture est censée être le milieu d’ouverture et de tolérance par excellence, des valeurs fortes que nous défendons dans ce secteur, mais il y a aussi la réalité. Cela vingt-cinq ans que je tourne dans ce milieu-là, et non, ça n’a pas été que facile. Enfin c’est comme pour tout : quand tu es administratrice ou chargée de communication, c’est normal, tu es à ta place. Mais ce que j’aimais c’était la technique et la programmation, aïe ! Là on est plutôt dans des domaines très masculins, du coup il a fallu que je me batte pour faire ma place. Surtout dans la technique, avec mon petit mètre soixante – même à grande bouche – quand vous êtes la seule femme sur un plateau qui devez expliquer à une vingtaine de gars, physiquement bien plus costauds que vous, ce qu’ils doivent faire, à quelle heure etc., c’est pas si facile. C’est là que l’on se rend compte vraiment du degré de misogynie ou de féminisme. J’ai rencontré des gens qui ne se pensaient pas du tout misogynes mais ma réalité les a fait se confronter à des questions. Et en sens inverse pareil, des gens qui ne se croyaient pas féministes, je leur ai dit : « ben si, dans tes actes tu es féministe parce que tu ne fais pas de différence, que je sois un homme ou une femme, tu me laisses la chance de pouvoir poser mes compétences, mon expérience et faire mon métier. Donc merci ! ». J’ai dit cette phrase de nombreuses fois. Maintenant la maturité, l’âge et la reconnaissance que j’ai dans mon métier font que je peux me permettre de choisir avec qui je veux travailler. Cela fait partie de mes valeurs primordiales.

Avez-vous peur de l’échec ?

L’échec, il existe. L’échec, il doit exister. Par contre, aujourd’hui je n’en ai plus peur. Oui, il m’a fait très peur au début. Surtout justement – je fais encore un parallèle – en tant que femme. Mais voilà, femme organisatrice de concerts punk rock dans l’Aude, je suis la seule. Donc obligatoirement quand tu fais une erreur – c’est marrant parce que les autres structures portées par des hommes, on va plutôt avoir tendance à remettre le projet en question, alors que quand il s’agit d’une femme derrière un projet, on va plutôt remettre la femme en question…

L’échec, il existe.
L’échec, il doit exister.

Du coup ce sont des choses qui m’ont fait mal, mais qui m’ont aussi donné la force d’aller plus loin et justement de positiver ces échecs pour me donner l’énergie de continuer. « Ok, je vais par là il y a un mur. C’est pas grave, tant que je n’y étais pas allée, je ne pouvais pas savoir… Maintenant j’ai vu qu’il y avait un mur, c’est pas grave, je vais revenir un peu en arrière et je vais fabriquer un autre chemin ». Et au fur et à mesure, de mur en mur, on arrive à quelque chose – tout dépend des objectifs – qui en tout cas a du sens. Et quand nos actions, quelles qu’elles soient, arrivent à avoir du sens et à fédérer, on est sur le bon chemin. La voie du bon chemin est sur le collectif, sur la parité, sur la diversité. Soyons nombreux à être différents, à défendre les mêmes objectifs, les mêmes valeurs, mais avec des idées opposées. C’est dans ce grand mélange qu’on arrivera vraiment à faire ensemble. C’est là dedans que j’ai eu énormément de peurs, de freins. Maintenant avec quelques années de plus, je les vois arriver mais ils ne me font pas peur. S’ils arrivent, c’est que ça devait se faire, rien n’arrive pour rien. Mais c’est pas grave, je rebondirai.

Aujourd’hui si tu as une idée dans la tête, il faut qu’elle ait du sens dans ton cœur, mais il faut surtout que tu aies les tripes de la défendre.

Des conseils pour celles qui voudraient se lancer ?

Il n’y a pas de clé, il n’y a pas un seul chemin. La seule voix qui existe, c’est celle qu’on a à l’intérieur (elle met la main sur son ventre). Regarde la main, elle vient directement sur le ventre, elle vient sur les tripes. Parce que oui, aujourd’hui si tu as une idée dans la tête, il faut qu’elle ait du sens dans ton cœur, mais il faut surtout que tu aies les tripes de la défendre. Et aujourd’hui, il ne faut pas attendre qu’on te dise : « oui allez-y ! Oui, faites comme ça ! ». Parce qu’en face, on va te dire « non ». Parce qu’on est dans une société qui reste quand même assez figée. Oui on met en avant l’entrepreneuriat mais dans une réalité de start-up qu’on va vite presser comme un citron – je ne dis pas que cette vision n’a pas le droit d’exister, mais ce n’est pas la mienne. Du coup dans mon exemple, si j’avais écouté tous les “super” conseils environnants, je ne suis pas sûre que je serais allée au bout. Par contre, j’ai écouté la petite voix qui me disait « quand même, il faut peut-être essayer… tant qu’on n’a pas essayé, on ne peut pas savoir si ça va marcher ou pas ». Si vous avez cette petite voix, écoutez-la !

Quel est votre prochain défi ?

Défendre la culture, les musiques actuelles dans le département de l’Aude en 2017, c’est déjà un challenge à part entière (rires) ! Ne pas perdre mon métier, mon travail, réussir à maintenir les emplois dans l’association, continuer à amener de la musique dans les campagnes les plus reculées. Oui, mon défi est au quotidien et il est de tenir. Parce que quand on veut mener un projet, on peut être aidé, mais rarement. Il n’y a que toi pour te battre jusqu’au bout pour le défendre. Il faut pas rêver, c’est soixante, quatre-vingts heures de travail par semaine, pas beaucoup de vie personnelle mais ça vaut le coup. Il est là mon défi. Et continuer à garder le sourire en le relevant… voilà c’est ça ! Et espérer qu’il y ait de plus en plus de femmes dans ce métier, qu’on arrive à une réelle parité au-delà des questions de représentation. Parce que c’est super les chargées de communication et les administratrices, mais les meufs à la régie, c’est pas mal aussi !

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