Carole Zisa-Garat, fondatrice de Telegrafik

Carole Zisa-Garat met l’intelligence artificielle et l’Internet des objets au service des seniors. Ou comment l’innovation simplifie la vie.

Découvrez l’interview dans son intégralité :

J’ai 37 ans et je suis la présidente et fondatrice d’une start-up innovante de l’Internet des objets qui s’appelle Telegrafik. On a mis au point Autonomie, un service de téléassistance qui permet de sécuriser les personnes âgées à leur domicile, en lien avec leurs proches. Des capteurs communicants sont installés dans le logement de la personne et grâce à nos algorithmes d’intelligence artificielle, on est capable de s’assurer à distance que la personne va bien chez elle et on permet aux proches d’accéder aux données et de se rassurer via des applications smartphones.

Quel est votre parcours ?

Je suis ingénieure de formation et après mon diplôme, je suis partie dans la Supply Chain – l’industrie automobile – monde relativement masculin où j’ai passé dix années. J’ai exercé différents métiers en logistique, en usine, en stratégie commerciale et marketing, en direction générale et communication… Pendant toutes ces années, j’avais un certain désir de liberté et au bout de dix ans, j’ai décidé de partir et de me lancer dans l’entrepreneuriat.

Quel a été le déclic pour vous lancer ?

Ce n’était pas l’idée d’une entreprise en particulier mais plutôt un désir d’entreprendre au sens large.

J’étais chez l’un des grands constructeurs automobile français en région parisienne, j’ai travaillé sur différents sites. Le soir, j’allais dans des associations d’entrepreneurs pour regarder les possibilités soit de reprendre une entreprise, soit d’en créer une. J’ai vécu une période de l’industrie automobile un peu agitée, avec notamment la crise de 2007/2008 où l’on a fait très attention à réduire les coûts dans tous les domaines. C’est vrai que pour mon aventure entrepreneuriale, j’avais très envie d’aller vers des secteurs en croissance. J’avais envie d’un projet ambitieux, c’est ce qui m’a amenée à partir dans l’intelligence artificielle. L’idée du numérique et de l’Internet des objets me plaisait beaucoup. J’ai franchi le pas après quelques années de réflexion, j’ai déménagé à Toulouse et j’ai créé Telegrafik en 2013.

Vous aviez aussi envie d’être dans une position innovante et pionnière ?

Quand j’ai lancé mon projet d’entreprise, je n’avais pas forcément d’idée arrêtée. En fait, ce n’était pas l’idée d’une entreprise en particulier mais plutôt un désir d’entreprendre au sens large. Après, ce sont des rencontres qui ont fait que je me suis orientée vers ce qu’est Telegrafik aujourd’hui, de l’analyse de données sur le Cloud pour des services connectés pour les familles. J’aurais peut-être pu entreprendre dans d’autres domaines, après tout !

Pourquoi avoir choisi ce secteur ?

Il se trouve que quand j’ai voulu créer mon entreprise, la filière industrielle Silver Économie1 se lançait en France, on en parlait beaucoup. Et en terme de nouvelles technologies, on entendait parler des perspectives offertes par l’Internet des objets – j’avais lu les rapports de McKinsey2 sur les grandes technologies qui vont révolutionner nos vies à horizon 20 ans. Et voilà, j’ai décidé d’associer les deux en me faisant accompagner par des associés capables de maîtriser ces technologies.

Vous avez choisi d’être accompagnée. Comment cela s’est passé ?

J’ai trouvé important en lançant une entreprise innovante, dans un domaine en émergence, de trouver des accompagnements, des incubateurs, des accélérateurs, des grandes entreprises intéressées par l’innovation dans ce domaine de la Silver Économie. Il se trouve qu’on a été accompagné par la Région Midi-Pyrénées de l’époque, Occitanie maintenant. On a intégré l’incubateur Midi-Pyrénées très tôt dans l’aventure, dès la création de l’entreprise. J’y ai passé un an, j’ai été coachée et bénéficié de soutien financier. J’ai ensuite été à nouveau accompagnée par la Région dans le cadre de projets de R&D collaboratifs (recherche et développement, ndlr) avec des laboratoires de recherche, financés par des fonds européens – on a d’ailleurs un projet encore en cours aujourd’hui. Et puis j’ai sollicité de grands groupes à même d’innover dans notre secteur, notamment les groupes Orange, BNP Paribas.

Est-ce différent d’être une femme entrepreneure ?

Je pense qu’être une femme dans la création d’entreprise innovante en région est plutôt un atout parce qu’en fait on est assez peu dans le numérique.

Déjà, j’ai vécu en tant que femme des situations dans l’industrie automobile où j’étais entourée de beaucoup d’hommes. J’ai notamment dirigé un atelier logistique à l’usine de Flins de 120 hommes, pas une seule femme en deux-huit. J’avais peut-être envie de pouvoir travailler avec des équipes que je pourrai choisir et sûrement plus féminines et diversifiées parce que ça me tient à cœur. Ce que l’on fait aujourd’hui chez Telegrafik où on est relativement paritaire pour une entreprise du numérique, c’est assez rare pour être souligné. Je pense qu’être une femme dans la création d’entreprise innovante en région est plutôt un atout parce qu’en fait on est assez peu dans le numérique à être cheffe d’entreprise, cheffe de start-up. Donc on peut se faire un peu plus repérer par la Région, par les structures d’accompagnement. Un autre moment où être une femme a été pour moi peut-être typique du point de vue de mes interlocuteurs, c’était la levée de fonds. On a levé un peu plus d’un million d’euros en janvier 2017, c’est vrai que je suis arrivée face aux investisseurs potentiels avec un projet très bien construit, relativement prudent, où l’on prévoyait d’y aller par étapes. Je pense que certains hommes présentent des projets parfois plus ambitieux, plus risqués, on a des façons différentes d’approcher les choses et l’entrepreneuriat. Cela peut sembler étonnant pour certains investisseurs qui ne comprennent pas forcément le positionnement. Donc c’était des périodes où je pense que mon côté féminin a pu ressortir.

Il y a très peu de femmes dans le numérique, est-ce une fatalité ?

C’est vrai que dans le numérique, l’Internet des objets, l’intelligence artificielle, les start-up sont souvent créées par des gens de la technique. Or dans les formations de ces domaines-là, il y a beaucoup plus d’hommes que de femmes. Après, j’ose espérer qu’on puisse quand même arriver à une situation où l’on soit plus que 10 % de femmes à la tête de ce type d’entreprise ! Oui sûrement, cela peut changer. Il faut travailler au niveau de l’éducation et de la formation, montrer des exemples, expliquer aussi qu’on peut diriger une entreprise technologique sans être soi-même informaticien ou codeur, du moment qu’on s’associe avec des personnes qui maîtrisent ces sujets-là. On peut être manageur d’équipe, de projet… Du moment qu’on a de l’appétence et de la compréhension pour ces sujets, il n’y a pas de raison de ne pas se lancer. Moi je suis ravie de l’avoir fait, je le referais dix fois ! Voilà quelques pistes pour augmenter les ratios.

Des conseils pour celles qui voudraient se lancer ?

Pour ma part, j’ai trouvé qu’il était intéressant d’avoir eu auparavant des expériences de management d’équipe et de projet avant de lancer mon entreprise. Je ne dis pas qu’on ne peut pas se lancer tout de suite après ses études, mais il est intéressant d’avoir un peu vu ce qu’est la vie d’une entreprise. Parce que ce qui est clé dans une start-up, c’est vraiment l’exécution et savoir bien s’entourer, trouver des gens capables de mener à bien les projets parce qu’on ne peut pas faire ça tout seul. Donc le côté management et l’expérience me semblent importants.

Il faut garder tout le temps les écoutilles ouvertes quand on est dans un projet d’innovation.

Une start-up est une entreprise qui n’a pas encore trouvé son business modèle, qui cherche qui sont ses clients, quelle est l’offre, les tarifs, comment la vendre… Donc je pense que ça vaut le coup de beaucoup parler de son projet autour de soi, avec son équipe, les clients potentiels, être vraiment dans des démarches qu’on appelle Lean – Lean start-up. C’est une méthodologie de développement d’entreprise innovante très itérative où l’on confronte sans cesse son idée à ses clients et à ses partenaires. Je crois que c’est ce qu’on a fait depuis le début de Telegrafik et c’est ce qui fait qu’aujourd’hui, l’offre trouve son marché et des distributeurs capables de la proposer aux clients finaux.

Quelle analyse avez-vous de la French Tech, la communauté des acteurs de l’écosystème de start-up français lancée il y a quatre ans ?

Ce qui est bien avec la French Tech, c’est que l’on peut s’autoproclamer membre dès qu’on est une entreprise innovante, donc on se sent French Tech. J’ai trouvé que vis à vis de l’étranger, c’était important effectivement de coordonner et mobiliser les forces. Il y a deux ans, on avait un stand au CES de Las Vegas, la French Tech était très mise en avant et cela permettait d’avoir une certaine visibilité vis à vis des autres continents et pays. Donc un bilan plutôt positif. Maintenant pour moi, le sujet est celui du fléchage de financement et comment on passe de ces jeunes pousses à de vraies entreprises de taille intermédiaire qui continuent à créer encore plus d’emplois et qui puissent avoir des ambitions réellement européennes, internationales pour défendre notre vision européenne de la technologie et nos emplois.

Dans un sujet comme le vôtre, vous devez trouver de nouvelles solutions innovantes, comment stimule-t-on sa créativité ?

Plus on innove, plus on est créatif.

C’est une vraie question ! (rires) Déjà, j’ai envie de dire que l’innovation c’est dans tous les domaines, ce n’est pas que la technologie. Par exemple dans une start-up, on innove pour tout : les recrutements – pour que ça ne coûte pas cher, on ne passe pas par des cabinets de recrutement -, sur la méthodologie de travail parce qu’on veut que les choses aillent très vite, sur le management, le télétravail – on agrège des compétences à l’extérieur de l’entreprise parce qu’on ne peut pas embaucher tout le monde -, et puis effectivement, on innove sur le produit. C’est vraiment une posture, une façon de travailler au quotidien et plus on innove, plus on est créatif. Donc je pense que le tout est de commencer, d’interagir avec ses équipes, ses partenaires et en prenant les idées des uns et des autres, en les agrégeant, on trouve des façons de créer de nouvelles fonctionnalités ou façons de faire.

Quels sont vos prochains défis ?

C’est de continuer à croître, à signer des contrats de distribution, devenir réellement internationaux parce que quand on est dans l’Internet des objets, l’intelligence artificielle, on ne peut pas être qu’en France sinon on se fait manger par des plus gros qui arrivent d’ailleurs. Et sûrement fin 2018, une prochaine augmentation de capital pour justement financer l’internationalisation et la sortie de nouvelles gammes d’offres.

Silver Économie ou Marché des Seniors, autrement dit les produits et services destinés aux personnes de plus de 60 ans.
2 McKinsey est un cabinet de conseil auprès des directions générales de grandes entreprises françaises et internationales, la référence mondiale du conseil en stratégie.

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